Ruey Claude (L, VD):
Vous le voyez bien, ce qui est en jeu, c'est le fédéralisme, c'est la diversité, c'est le respect des identités et, coïncidence historique, voilà 200 ans que les cantons de Thurgovie, d'Argovie, de Saint-Gall, du Tessin, des Grisons et de Vaud entraient dans la Confédération à la faveur de l'Acte de médiation.
Et que dit précisément cet Acte de médiation que l'on fête depuis 200 ans maintenant? Eh bien, il dit simplement que notre fédéralisme n'est pas le fruit d'idéologies, que notre fédéralisme n'est pas l'instauration d'un système qu'on a imposé, mais que notre fédéralisme est le fruit de l'histoire, de la diversité de fait - historique, religieuse, culturelle - de ce pays, diversité qui ne peut pas être prise dans un corset de règles taillées à la hache et imposées sans discernement ni pesée d'intérêts. Il est d'ailleurs piquant qu'en cette année de bicentenaire, certains intervenants ne se soient pas souvenus que Napoléon, qui avait voulu centraliser et mettre en place des organisations à la française totalement irrespectueuses de notre diversité, s'est "cassé la figure" - si vous me passez l'expression - et qu'intelligemment, il en est venu, avec l'Acte de médiation, à reconnaître que notre pays est formé de sa diversité et qu'à chasser le naturel, il revient au galop.
En d'autres termes, ce pays n'est pas fait pour être géré d'une manière uniforme. Vouloir l'enfermer dans une uniformité est tout simplement impossible. Il vaut bien mieux tirer parti de la richesse de cette diversité et laisser aux cantons le soin de s'organiser aussi librement que possible. C'est ce que le groupe libéral affirme, a toujours affirmé et défendu. Cela ne signifie pas pour autant que doive régner le chacun pour soi. Il y a aussi, en corollaire de la souveraineté des cantons confédérés, l'exercice de la solidarité confédérale et le développement de la collaboration intercantonale. C'est précisément ce que vise la nouvelle péréquation financière et la réforme de la répartition des tâches par la péréquation proprement dite, par la compensation des charges, par la compensation des cas de rigueur, par le désenchevêtrement des tâches et du financement - très important - et par le soutien à la collaboration intercantonale. Ces instruments doivent permettre et permettent de redynamiser le fédéralisme et la démocratie de proximité.
Le fédéralisme, ce n'est pas seulement dans les discours qu'on doit l'appliquer; ce n'est pas un mausolée qu'on doit lui dresser; on ne doit pas le conserver dans le formol; il faut le faire vivre et c'est ce que nous voulons, car il est constamment menacé. La paresse intellectuelle - on a pu le constater dans quelques discours d'aujourd'hui - consiste à dire que quand il y a un problème difficile, il faut le confier à la Confédération; quand il y a un problème qui pose quelques questions importantes, il faut tout de suite que ce soit la Confédération qui s'en occupe. Cela, c'est le centralisme conservateur que l'on rencontre à quelques endroits, et bien souvent, malheureusement, dans la gauche de cette assemblée. Ce matin même, et j'aimerais lui rendre hommage, M. Jacques Neirynck, pressé de trouver une solution fédérale à l'ouverture des magasins, a rappelé qu'on pouvait régler la question dans les cantons. Eh bien, ça, c'est ne pas céder à la paresse intellectuelle du centralisme, c'est faire vivre le fédéralisme. Et je ne comprends ni le groupe socialiste, ni le groupe écologiste, de la même manière, qui n'arrêtent pas de dire qu'il faut de la démocratie de proximité et qui s'opposent à un projet qui la renforce; des partis qui ont peur de la mondialisation alors que, précisément, le fédéralisme est un corollaire de la mondialisation, où les citoyens se retrouvent dans des cercles proches d'eux-mêmes, qui sont des socles identitaires et qui viennent en complément de ce que peut être la pasteurisation ou le décervelage de la mondialisation.
Si vous me permettez une parenthèse, j'étais il n'y a pas longtemps à Bressanone, à Brixen en fait puisque c'est comme cela que l'endroit est appelé sur place, dans le Tyrol du Sud italien, à une conférence internationale. Les représentants des régions d'Europe s'y battaient, précisément à propos de mondialisation et de l'Accord général sur le commerce des services, pour que dans le domaine culturel en particulier - les bibliothèques, la recherche, les archives, les universités, les musées -, on ne mette pas en place des règles centralisées - les règles de l'OMC - afin de ne pas céder à ce qui serait la "macdonaldisation" de la culture. Parce que nous tenons à la diversité! La diversité, c'est, en fait, le respect de notre identité! Et c'est cela qui est en cause dans ce dossier.
Qui plus est, le fédéralisme - et on le voit! - c'est aussi la possibilité d'être un laboratoire d'essai. On a tellement peur de la concurrence, de la créativité! On a tellement peur de voir des gens qui, tout à coup, développent de bonnes pratiques; qui font des essais qui ensuite peuvent essaimer dans d'autres endroits, dans d'autres cantons ou dans d'autres régions, si c'est en Europe. Je ne comprends pas cette crainte de la gauche qui me paraît précisément aller en sens contraire d'efforts qui se font aussi sur le plan européen. Je pense aux déclarations de M. Erwin Teufel, président du Land de Bade-Wurtemberg, à la Convention européenne et à la Convention européenne elle-même, qui essaye de réintroduire la subsidiarité et le fédéralisme là où il a trop disparu en Europe.
C'est vous dire que le groupe libéral est favorable à ce projet; c'est vous dire qu'il est favorable à cette péréquation, complément solidaire à l'autonomie des cantons, en sachant qu'il y a un équilibre à trouver entre entraide et compétitivité - car la compétitivité est source de progrès, contrairement à ce qu'on a bien voulu dire. Il ne faut pas tuer la concurrence des prestations; c'est ainsi qu'on est plus créatif! Il ne faut pas non plus tuer la concurrence fiscale. J'aime bien entendre les gens qui disent: "Il faudrait harmoniser totalement le fisc." Savez-vous qu'en dix ans, la quote-part fiscale dans ce pays a déjà augmenté de 10 pour cent! Alors, ce n'est certainement pas en supprimant la concurrence fiscale qu'on va inverser cette tendance à l'augmentation constante de la quote-part fiscale qui est totalement contraire à l'intérêt de nos concitoyens. Donc, soutenons un système de péréquation qui tienne compte de la capacité en ressources des cantons, qui établisse une solidarité, mais qui ne tue pas la concurrence fiscale, qui doit rester.
De même, s'agissant de la collaboration, on est venu dauber sur les concordats antidémocratiques: excusez-moi, mais les concordats font l'objet de longues négociations; ils sont ensuite soumis au Grand Conseil pour ratification. Et qui plus est, il y a des moyens d'introduire les parlements cantonaux plus avant dans la discussion des concordats. La Conférence des gouvernements de Suisse occidentale, que j'ai eu l'honneur de présider, a mis en place une convention intercantonale en Suisse occidentale, qui crée des commissions suivant les dossiers intercantonaux dans les parlements cantonaux, qui crée une commission interparlementaire de Suisse occidentale pour suivre les dossiers, pour participer à la discussion de la négociation et pour pouvoir faire part de son point de vue avant signature d'un concordat intercantonal. Il y a donc des solutions cantonales et fédéralistes, intercantonales et fédéralistes qui sont possibles dans ce domaine-là. Que l'on ne cède pas de nouveau au conservatisme: "On a toujours fait comme ça, on ne peut pas changer, ne changeons pas, restons-en à la centralisation."
Ce dossier a, sur ce plan, un défaut aux yeux du groupe libéral, c'est la déclaration de force obligatoire des cantons. On le comprend; on comprend que dans neuf domaines, on se dit qu'il y a nécessité d'une collaboration intercantonale, et on se dit que s'il y avait un ou deux moutons noirs qui ne collaboraient pas, il faudrait peut-être les forcer à le faire. Mais ce faisant, on est en fait en contradiction avec le fédéralisme lui-même, qui veut que les cantons soient souverains. Cette contradiction dans le projet n'est pas vraiment résolue. Le groupe libéral aurait préféré des incitations financières, des mécanismes incitatifs plutôt que des mécanismes coercitifs, et il présentera sans doute une proposition à ce sujet. |
AB 2003 N 946 / BO 2003 N 946
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Cela étant, cette réforme de la péréquation financière et de la répartition des tâches est le fruit d'un long travail; je l'ai dit, d'un travail qui n'est pas seulement à vénérer parce qu'il est long, parce qu'on peut aussi longuement se tromper. En l'occurrence, c'est un travail qui est imaginatif, qui est créatif, qui est tout le contraire du conservatisme, qui est tout le contraire de la peur du changement. C'est quelque chose que nous devons aborder crânement et avec courage.
C'est ce que fera le groupe libéral en entrant en matière.