Ruey Claude (L, VD):
On a pu voir dans cette assemblée qu'il y a des perceptions extrêmement différentes qui m'étonnent, je dois le dire, sur les faits simplement.
Je vais essayer de vous expliquer comment j'ai vécu ce phénomène. Je crois que c'est à la fin des années soixante et au début des années septante que la drogue est arrivée dans notre pays. Je l'ai vécu dans une petite ville, Nyon, qui a aujourd'hui 17 000 habitants. A l'époque, ç'a été un choc pour la société parce qu'on n'était pas préparé à l'apparition |
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d'un tel phénomène. La première réaction de la population a été de diaboliser: on a peur, on ne connaît pas, on diabolise, on interdit tout. Ce n'est évidemment pas la réaction la plus saine qui soit.
Après une première période d'acclimatation, si je peux dire, on a approché le phénomène plus finement. Un certain nombre d'éducateurs qui ont travaillé et qui travaillaient déjà avec les jeunes ont pu se rendre compte que le produit stupéfiant en tant que tel n'est pas la cause du problème, mais qu'il n'en est que le symptôme. C'est le symptôme d'un mal-être, d'un manque d'amour, d'un manque de communication et d'un manque d'autorité. Donc, la drogue en tant que telle n'est qu'un support. Mais évidemment, quand ce support est utilisé et qu'on y est accroché, à ce moment-là la situation devient extrêmement difficile. C'est là que ces éducateurs ont compris qu'il fallait utiliser des thérapies basées sur l'accompagnement, mais un accompagnement qui postule l'abstinence, c'est-à-dire qui propose l'abstinence avec autorité. Et ça, comme je l'ai dit tout à l'heure, ce n'est ni de l'autoritarisme ni du laxisme. Seules l'abstinence accompagnée et une certaine contrainte finissaient par permettre aux jeunes de s'en sortir.
Alors aujourd'hui, comme souvent dans la société dès qu'on parle d'autorité, il y a toujours des gens qui ont de la peine à l'exercer parce qu'il faut une certaine fermeté, pas de la dureté, mais de la fermeté. Le fait de poser des exigences leur est contraire et face aux difficultés, face aux échecs qui bien entendu se produisent dans ce genre de thérapie, certains en viennent à contester la thérapie elle-même, notamment le fait de vouloir lutter contre la prise de drogue. Et on s'est mis à composer avec la prise de stupéfiants. C'est ce que j'appelle le pacte avec la drogue, bien entendu pas avec de mauvaises intentions, car nous en avons tous de bonnes. On le fait par compassion, par souci d'aide, mais aussi, il faut le dire, parce qu'on se dit: "Puisqu'on ne peut pas combattre le mal, essayons de l''amadouer'." Finalement, comme l'a dit M. Maitre, on en arrive à la démission.
La démission, on la voit déjà à l'article 1er de la loi. On ne parle pas d'abstinence. Puisque tout le monde a dit que le fait de consommer n'était pas bon, on devrait tous dire que le but, que notre objectif, c'est l'abstinence, et le dire clairement! Alors, je suis navré, c'est grave! C'est grave pour le respect de la personne, d'ailleurs, qui est en principe au centre de notre éthique: cette loi tolère de toute manière qu'on aille dans le sens de la consommation pour un certain nombre de gens et qu'il faille se contenter de seulement soigner les conséquences et non pas de commencer par diffuser le message de l'abstinence. Je crois qu'on ne peut pas tolérer que la société assiste impuissante à la descente aux enfers de certains de ses membres, qui sont nos prochains, dont on se contente de soigner les symptômes.
On a parlé des quatre piliers de la politique fédérale en matière de drogue. Le canton de Vaud n'a jamais accepté la politique des quatre piliers, en particulier celui, fameux, de l'aide à la survie. C'est particulièrement pervers, finalement, d'aider à survivre au lieu d'aider à vivre. Les Grecs utilisaient le terme de "zein" pour qualifier la vie commune à tous les animaux, mais le distinguaient de "euzein" qui était le bien vivre réservé aux humains vivant dans les sociétés policées. Le Département fédéral de l'intérieur, lui, a inventé le "survivre": il n'y a pas de terme grec pour cela. Aucune société n'a réussi jusqu'ici à fonder une mesure d'amour et d'aide à partir d'une notion pareille, parce que le fait de renoncer à l'abstinence revient finalement à poser un regard purement pessimiste sur les toxicomanes et leur avenir. Au lieu de les sortir de leur misère, au lieu de leur permettre de retrouver une vie réelle, on se borne à les accompagner le mieux possible dans leur dérive en les considérant finalement comme condamnés à terme.
Vous me direz bien sûr: "Vous parlez là des cas les plus graves, de la toxicomanie dure; ça n'a rien à voir avec la dépénalisation du cannabis." Voire! Dès lors qu'on renonce au principe d'abstinence pour ne soigner que les conséquences; dès lors qu'on dépénalise la consommation du cannabis puis, avec le principe d'opportunité, des autres produits stupéfiants, on donne ce signal contradictoire, ce signal de la démission face au phénomène de la consommation quelle qu'elle soit! Et qu'on le veuille ou non, c'est ainsi.
Alors, j'entends et j'ai entendu que, soi-disant, la pénalisation avait fait faillite. Premièrement, la pénalisation ne doit pas être prise en soi et pour soi toute seule, il doit y avoir un ensemble de mesures. Deuxièmement, j'ai cru avoir dit tout à l'heure - et je n'y reviendrai pas - que ce n'est pas parce que l'on continue à voler qu'il faut légaliser le vol. Quand on dit que la pénalisation a fait faillite, c'est se moquer de la réalité de tous les jours. En réalité, on a déjà appliqué la loi qu'on veut nous faire voter dans les faits. On a déjà dépénalisé dans les faits, parce que les messages donnés par la Confédération - et j'ai eu l'occasion de le voir depuis 1990/91, déjà du temps de M. Cotti - vont dans le même sens: il ne faut pas pénaliser, il faut laisser aller, etc. Et il y a eu effectivement du trouble, de la confusion, parce que certains cantons ont continué à appliquer la loi et que d'autres ne l'ont pas appliquée. C'est seulement depuis quelques mois, prenant conscience des difficultés du problème, que certains cantons reviennent en arrière et redeviennent plus sévères. Mais on ne peut parler en aucun cas de faillite de la pénalisation.
Et puis, vous me direz encore que la consommation de cannabis, ce n'est pas grave, que c'est banal. Eh bien, je ne crois pas! On l'a banalisée, justement. On l'a banalisée et on voit aujourd'hui que le cannabis est plus toxique que ce qu'on imaginait et que les taux de THC ont augmenté. Encore une fois, il ne s'agit pas là de banaliser les choses.
Bien sûr, il ne faut pas en faire un crime. Tout à l'heure j'ai fait, semble-t-il, une erreur de traduction, Madame Bühlmann. Ce qui a été écrit en français, je confirme que c'est faux, c'est une erreur: on ne criminalise pas les consommateurs. Il semble qu'en allemand on dise "Entkriminalisierung". J'en prends acte. On aurait pu dire que c'était "nicht strafbar", ç'aurait été plus juste. De toute manière, il ne s'agit pas de stigmatiser le consommateur lorsqu'on édicte simplement, par un message clair, qu'il y a une limite qu'on ne dépasse pas, comme on ne dépasse pas une limite de vitesse, comme on ne dépasse pas le nombre de minutes ou d'heures durant lequel on est autorisé à stationner sur une place. C'est de ça qu'il s'agit et de rien d'autre, et non pas de criminaliser et d'écraser le consommateur.
Alors, d'un point de vue libéral - et j'ai entendu des radicaux suisses alémaniques le dire -, on peut bien sûr affirmer que la liberté est au-dessus de tout, y compris la liberté de se détruire. Mais c'est peut-être oublier la responsabilité. La liberté ne va jamais sans responsabilité, on le voit d'ailleurs, semble-t-il, sur les affiches. La responsabilité existe autant pour soi - je dois être capable d'assumer mon rôle social et mes charges - que pour autrui - je ne peux pas laisser mon prochain au bord du chemin, je ne peux pas le laisser s'autodétruire. Et il y a, qu'on le veuille on non, des conséquences sociales à la consommation: il peut s'agir d'accidents de la route - on y a fait allusion -, d'accidents du travail; il peut s'agir de problèmes dans les familles; il peut s'agir aussi de suicides de jeunes.
Les mêmes "libéraux" défendent la théorie antiprohibitionniste. Pour ma part, j'aimerais bien qu'elle marche! Elle est théoriquement parfaite, cette théorie antiprohibitionniste, mais malheureusement, elle est parfaitement théorique. Personnellement, je m'en tiens aux faits. L'enquête hollandaise la plus récente montre que l'expérimentation du cannabis dans la population des plus de 12 ans a progressé de 15,6 pour cent en 1997 à 17 pour cent en 2001; que la prévalence de la consommation du cannabis au cours du mois écoulé, chez les Néerlandais, a passé de 325 000 personnes à 408 000 personnes de 1997 à 2001; que dans la classe d'âge des 20 à 24 ans, cette augmentation a été la plus forte, faisant un bond de 31,7 pour cent en 1997 à 41,9 pour cent en 2001. Cela, ce sont des faits. Autre fait: l'Alaska. Savez-vous que l'Alaska avait dépénalisé la consommation à des fins personnelles d'une drogue telle que la marijuana? Or l'Alaska, ayant légalisé la marijuana pour la consommation à usage personnel, a dû en repénaliser la |
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consommation en 1991. En 1989, en Alaska, 45 pour cent des élèves des classes terminales avaient consommé de la marijuana au cours des 30 jours qui avaient précédé l'enquête, 45 pour cent contre 17 pour cent dans le reste des Etats-Unis. Est-ce que vraiment la non-prohibition, la liberté, l'antiprohibitionnisme marchent? Les faits semblent en tout cas dire le contraire.
En conséquence, alors que les enseignants se plaignent de plus en plus de voir arriver des élèves apathiques ou somnolents, alors que le taux de THC augmente, ce n'est vraiment pas le moment, pour les pouvoirs publics, de banaliser les dangers de la consommation et de renoncer à fixer des limites à nos jeunes; ce n'est vraiment pas le moment de démissionner! Et, voyez-vous, le hasard, la Providence, les circonstances ont fait que, à midi, j'ai mangé avec un très haut fonctionnaire de la Confédération, qui me disait: "Vous pouvez dire que ma fille est morte d'overdose. Eh bien, elle était contre la dépénalisation. Parce que la dépénalisation, c'est finalement l'abandon, le rejet." C'est de cela que nous ne voulons pas. Il faut maintenir, s'il vous plaît, le respect de la jeunesse et le moyen de venir en aide aux jeunes.