Calmy-Rey Micheline, conseillère fédérale:
Jusqu'à très récemment, personne en Suisse n'a associé la piraterie à la politique de sécurité et, encore moins, à l'aide humanitaire ou à la protection des intérêts de notre pays. Ce thème nous préoccupe aujourd'hui, et plus qu'aucun autre. Il met en évidence la complexité des questions de sécurité et les nécessaires évolutions d'une telle politique pour protéger nos intérêts dans un monde globalisé et interdépendant. Le Conseil fédéral a pris une première décision favorable, de principe, au mois de décembre 2008 et une deuxième décision favorable à l'engagement dans l'opération Navfor Atalanta moyennant le soutien du Parlement.
J'indiquerai maintenant quelques éléments concrets sur la manière dont la Suisse envisage sa participation à l'opération Atalanta. Il s'agit d'envoyer des soldats d'une troupe d'élite, des experts médicaux et de droit international public. Le mandat premier, c'est la protection des bâtiments du Programme alimentaire mondial (PAM) qui naviguent en direction de la Somalie et, éventuellement, des bateaux suisses, si souhaité. Ces bateaux servent en effet à l'approvisionnement de la Suisse en cas de crise et il y a donc une certaine logique et un intérêt direct de la Suisse à les protéger.
Il s'agit d'une opération défensive dans le cadre d'une opération internationale, sous l'égide des Nations Unies et de l'Union européenne. La participation de la Suisse à des opérations offensives contre des pirates, à la poursuite de pirates ou à des opérations sur des bateaux tiers est exclue explicitement.
Les pays qui participent à cette opération sont jusqu'ici la France, l'Allemagne, la Grèce, l'Italie, les Pays-Bas, la Suède, l'Espagne, le Luxembourg et la Finlande. Des pays non membres de l'Union européenne comme la Norvège et la Croatie y participent également. Sur le terrain opèrent d'autres nations comme la Russie ou la Chine.
Ces opérations se font dans le cadre de résolutions des Nations Unies et elles ne sont d'aucune manière subordonnées à l'OTAN. La distinction entre les deux types d'opération est évidente: si l'on examine les responsabilités politiques, la base légale, les commandements, les forces armées à disposition et les bases juridiques, il y a une totale séparation entre l'opération Navfor Atalanta et l'OTAN. Dire que cette opération est liée à l'OTAN est faux.
J'expose maintenant quelques éléments au sujet du contexte. Il faut constater que la déstabilisation constante de la Corne de l'Afrique, notamment le processus de dissolution des structures étatiques en Somalie, a des répercussions néfastes sur toute la région. Depuis vingt ans se poursuit de manière quasi ininterrompue un conflit dévastateur dans cette région. Ce conflit a précipité des centaines de milliers d'êtres humains dans la pauvreté, dans le sous-développement et dans l'exil.
Bien que des efforts aient été entrepris afin de mettre sur pied des structures viables, toutes les tentatives de la communauté internationale sont restées vaines jusqu'à aujourd'hui. L'insécurité et l'instabilité dans la Corne de l'Afrique se sont, au contraire, propagées entre-temps au nord du Kenya, à l'Ethiopie et à l'Erythrée. Le Yémen lui-même doit faire face à une forte immigration clandestine en provenance de la Somalie, qui déstabilise aussi les faibles structures étatiques de ce pays de la péninsule Arabique. Une alliance d'opportunité entre des groupes criminels et des cercles de l'islam radical a conduit à une augmentation massive du commerce des armes dans toute la région, ce qui nourrit la violence.
A ceci s'ajoutent désormais depuis deux ans les activités de pirates somaliens, qui perturbent de manière continue l'une des plus importantes routes commerciales entre l'Europe et l'Asie. Depuis quelques années, la piraterie maritime au large de la Somalie s'est développée comme une activité criminelle extrêmement lucrative. Depuis le début de 2009, on dénombre 148 attaques criminelles et 32 navires capturés. Selon les estimations, les pirates somaliens détiennent encore six navires et une centaine d'otages.
Abstraction faite de la menace géopolitique née de tels développements, la situation catastrophique dans la Corne de l'Afrique produit déjà des effets directs sur les intérêts internationaux et, bien sûr, sur les intérêts suisses.
C'est premièrement le cas dans le domaine des intérêts humanitaires: on constate une constante détérioration des conditions de vie. La population civile assume les conséquences humanitaires dues au non-respect du droit international humanitaire par les parties engagées dans le conflit. Le mandat Atalanta est de protéger les bateaux du Programme alimentaire mondial. Un tiers de la population somalienne dépend de cette aide. L'opération Atalanta est considérée et par la Suisse et par les Nations Unies et par l'Union européenne comme partie intégrante d'une stratégie globale qui s'intègre dans des efforts de promotion de la paix, de développement et d'aide humanitaire.
Deuxièmement, il s'agit des intérêts relatifs à la crédibilité de la Suisse en tant qu'Etat pavillon. Cette question a été amplement développée dans le message du Conseil fédéral. Il appartient à la Suisse de faire tout son possible pour protéger sa flotte marchande de haute mer. Cette flotte a en effet un rôle stratégique à jouer en cas de crise en vue de l'approvisionnement de notre pays et bénéficie d'un crédit-cadre de cautionnement voté par le Parlement.
Enfin, on constate une constante augmentation du nombre de requérants d'asile en Suisse en provenance de la Corne de l'Afrique, et en particulier de la Somalie. La Suisse a donc un intérêt immédiat à ce que prenne fin le processus de déstructuration qui frappe la Somalie. En Somalie, il n'y a pas d'Etat.
Que fait la Suisse? Que pourrait-elle faire de plus? La Suisse est active depuis des dizaines d'années, par sa politique étrangère et de développement, dans la Corne de l'Afrique. Bien entendu, il n'est pas attendu de la Suisse qu'elle résolve par ses propres ressources, à elle toute seule, une problématique aussi complexe. Toutefois, il est attendu de la |
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Suisse qu'elle participe, dans le cadre de ses possibilités, aux efforts de la communauté internationale. Cette participation se concrétise d'abord dans le domaine de l'aide humanitaire, où la Suisse contribue, avec des montants significatifs, aux actions du Programme alimentaire mondial.
A la suite de la détérioration de la situation humanitaire en 2007, nous avons encore augmenté notre aide humanitaire dans cette région, mais elle constitue uniquement une aide à la survie et ne vise pas à éradiquer les racines du problème. Il s'agit toutefois avec cette aide humanitaire de sauver des centaines de milliers d'êtres humains de la famine.
Dans le domaine du développement, la Suisse officielle n'est plus présente de manière physique en Somalie, en raison de la situation très précaire en matière de sécurité. Toutefois la coopération et le soutien financier en faveur d'oeuvres d'entraide suisses se prolongent.
Certains d'entre vous ont proposé que la Suisse prenne de nouvelles initiatives dans la région. Il est dans notre intérêt d'avoir une politique coordonnée et cohérente et la Suisse a l'intention d'augmenter son aide pour la Corne de l'Afrique. Mais une nouvelle initiative suisse qui porterait uniquement sur l'aide au développement et l'aide humanitaire serait vouée à l'échec si notre pays devait se distinguer en ne contribuant pas à l'effort international de stabilisation dans la région. En s'impliquant plus qu'auparavant, la Suisse augmente sa crédibilité et, ce faisant, sa capacité à lancer de nouvelles initiatives, par exemple en matière de promotion de la paix ou, autre exemple, pour ce qui concerne la piraterie et la pêche illégale au large de la Somalie. Car il est vrai que certaines flottes de pêche ont profité - et profitent encore - de l'Etat de non-droit en Somalie. Il n'y a plus de garde-côtes en Somalie; il n'y a plus de gardes-frontière; il n'y a plus de police; il n'y a plus de monopole de la force; et c'est la raison pour laquelle nous devons agir de façon coordonnée et cohérente, avec tous les instruments possibles de la politique étrangère.
La Suisse pourrait apporter des contributions additionnelles dans deux domaines, à mon sens, en plus de l'aide humanitaire et de l'aide au développement. Elle pourrait participer avec l'opération Atalanta aux opérations de stabilisation, mais elle pourrait aussi développer des programmes visant à la lutte contre la pêche illégale et le commerce illégal de déchets dangereux. Et à mon avis ceci correspondrait à une mise en oeuvre logique d'une approche globale telle que je l'ai décrite.
Est-ce qu'une participation à l'opération Atalanta est indiquée? La réponse est oui! D'abord, j'énoncerai quelques faits. Atalanta constitue une bonne protection et contribue en plus, de manière générale, à freiner le problème de la piraterie. En outre, il s'agit de la seule opération internationale qui a développé tout un réseau d'accords de coopération avec des organisations internationales, avec des Etats qui participent à la lutte contre la piraterie, mais surtout avec des nations voisines de la Somalie, que ce soit pour le stationnement du personnel militaire ou civil, pour le transfert de personnes soupçonnées de piraterie ou pour l'échange d'informations.
Cette opération Atalanta jouit non seulement d'une grande crédibilité internationale et régionale, mais aussi d'une grande légitimité. En mettant un frein aux opérations de piraterie, l'opération Atalanta contribue à l'établissement d'un espace de droit additionnel dans la région. Si les Etats qui participent à Atalanta réussissent à réduire de manière massive les revenus provenant de la piraterie, alors les chances de reconstituer en Somalie des structures étatiques et un Etat de droit seront meilleures. Les revenus considérables de la piraterie ne profitent pas au bien-être des populations locales, mais enrichissent les patrons de mafias. Ces sommes sont majoritairement réinjectées dans les circuits financiers internationaux ou investies dans le secteur immobilier à l'étranger. Ainsi l'opération Atalanta ne lutte pas uniquement contre les symptômes mais, même si c'est de façon modeste, elle contribue aussi à lutter contre les causes de la crise en Somalie.
En ce qui concerne la neutralité, la responsabilité première de la sécurité des voies maritimes au large des côtes somaliennes revient à la Somalie. Toutefois, étant donné les difficultés de cet Etat à assurer lui-même cette sécurité, l'opération Atalanta comble un déficit, à la demande de la Somalie et sur mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies. En participant à Atalanta, nous n'intervenons pas dans un conflit interétatique. La neutralité suisse n'est aucunement touchée par une participation à Atalanta. Par contre nous aidons indirectement un Etat à assumer ses responsabilités et apportons une contribution à la lutte contre un phénomène criminel.
Le bilan de cette opération est plus que satisfaisant. Si le nombre d'attaques a augmenté durant les premiers mois de l'année dernière, le pourcentage des attaques réussies a décliné. Sous la protection de l'Union européenne, 41 navires du Programme alimentaire mondial, transportant 266 000 tonnes de nourriture, ont été conduits à bon port jusqu'en Somalie; et quelque 150 navires commerciaux ont pu traverser le golfe d'Aden sans dommages, grâce aux efforts de l'opération Atalanta. Les bateaux du PAM ne passent pas par le golfe d'Aden. Ils passent de Mombasa en Somalie, et c'est une région où les actes de piraterie ont augmenté de 40 pour cent cette année. Le 15 juin 2009, les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne ont décidé de prolonger cette opération Atalanta d'une année jusqu'au 13 décembre 2010.
En conclusion, on peut souligner les points suivants.
1. Les intérêts humanitaires ont la priorité. Il s'agit de protéger les bateaux du PAM, et c'est le mandat prioritaire des Suisses qui participeront à l'opération Atalanta. On aide à instaurer une zone de droit où les gens peuvent envisager un avenir.
2. Il est dans l'intérêt direct et immédiat de la Suisse de lutter contre la piraterie dans la Corne de l'Afrique.
3. Il est absolument illusoire de s'efforcer de rétablir l'ordre étatique en Somalie sans neutraliser les pirates qui ont un clair intérêt à l'absence de tout Etat de droit. Donc, il n'y a pas de développement sans stabilité et pas de stabilité sans développement.
4. La Suisse ne peut pas agir seule. Elle ne peut pas défendre seule ses bâtiments commerciaux. Elle ne peut pas défendre seule ses intérêts. Nous avons besoin d'autres Etats pour conserver notre crédibilité en tant qu'Etat pavillon.
5. Avec sa contribution à l'opération Atalanta, la Suisse ferait sien, et de manière cohérente, le principe d'une politique étrangère intégrale et coordonnée. Cette exigence de cohérence est particulièrement importante parce qu'elle équivaut à reconnaître l'impact en termes d'efficience de la politique de paix, de la politique de développement, de la politique d'aide humanitaire et de l'engagement militaire de façon coordonnée.
Voilà, ce signe de solidarité avec la communauté internationale démontre que la Suisse est membre de la communauté internationale et qu'elle ne peut pas se contenter de récolter les fruits des efforts des autres. L'intérêt est ici évident en termes de politique étrangère.