Epiney Simon (C, VS):
Pendant trop longtemps, les personnes du même sexe ont fait l'objet d'un rejet, voire d'un mépris, qui a miné la vie de beaucoup d'entre elles. Face à la menace d'être marginalisées, d'être mises au ban de la société, certaines ont traversé, il faut bien le dire, une véritable crise identitaire et ont peiné à retrouver leur place dans la société. Le temps est donc venu de corriger cette injustice et ces a priori. Le projet qui vous est soumis va globalement dans la bonne direction. Il offre un cadre juridique aux partenaires homosexuels; il supprime trop de discriminations; il abolit des préjugés qui ont eu dans l'histoire l'écho que l'on connaît; et il respecte globalement le principe de la préservation de la vie privée au sens de l'article 13 de la Constitution ainsi que de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.
Alors pourquoi cette proposition de renvoi à la commission? Essentiellement pour des motifs de nature politique. Depuis quelques années, le Parlement est déconnecté du peuple. Les leçons ne semblent pas avoir porté leurs fruits. Nous continuons à avancer avec des oeillères, alors que tout projet dans ce pays doit être fondé sur un minimum de compromis: ouverture du marché de l'électricité, initiative sur l'asile refusée de justesse, droit du bail, internement des délinquants dangereux, Avanti, paquet fiscal, 11e révision de l'AVS, TVA pour l'AVS et l'AI, et la liste pourrait s'allonger.
Les millions de francs qui ont été investis dans les campagnes de votations n'ont pas suffi à convaincre le souverain à partir du moment où un projet n'avait pas la clarté suffisante. Dans ce monde instable, le citoyen a besoin de certains repères. Avec un tel projet, je crains que le succès d'un référendum soit programmé.
Ce projet n'est rien d'autre, malheureusement, que la copie fidèle des dispositions sur le mariage, à l'exception de l'adoption et de la procréation médicalement assistée, ainsi que d'un ou deux articles concernant les enfants. Or, de la coupe aux lèvres, il n'y a qu'un souffle. On le voit en France: un maire va marier prochainement deux hommes, en contradiction avec la loi votée par le Parlement. Certains milieux orchestrent la pression sur le gouvernement et le Parlement. Dès lors, calquer le partenariat sur l'institution du mariage, c'est jouer avec le feu. Je reste convaincu que le peuple est d'accord avec un statut de reconnaissance, mais il n'est pas prêt à accepter un mariage bis. Il est d'ailleurs étonnant que cette institution si décriée, dont le taux d'échec est déjà de 40 pour cent entre un homme et une femme, doive être aujourd'hui copiée pour les personnes du même sexe.
C'est pourquoi je plaide pour une formule moins ambitieuse. Car à force de charger le bateau, on va finir par le couler et se retrouver à la case départ. Je vous donne quelques exemples. Est-il vraiment raisonnable d'assimiler dans 32 lois un partenaire à un marié? Est-il vraiment raisonnable de décréter, au chiffre 27 des modifications du droit en vigueur, loi fédérale sur la partie générale du droit des assurances sociales, à l'article 13a alinéa 1, que "le partenariat enregistré est assimilé au mariage dans le droit des assurances sociales"; alinéa 2, que "le partenaire survivant est assimilé à un veuf"; alinéa 3, que "la dissolution judiciaire du partenariat enregistré est assimilée à un divorce"? Est-il raisonnable de pouvoir faire appel au juge du droit du mariage pour fixer une contribution d'entretien si les partenaires ne s'entendent pas ou se séparent? Est-il raisonnable d'astreindre un tiers à fournir au partenaire des renseignements sur ses biens, ses revenus, ses dettes? Est-il raisonnable de solliciter le juge pour pouvoir rompre la communauté? Dans ce cas, savez-vous que - article 29 de la loi sur le partenariat enregistré - le juge doit prononcer la dissolution du partenariat, donc que celle-ci ne peut même pas se faire par consentement mutuel, que le juge doit sonder le coeur, l'âme et qu'après mûre réflexion, il doit être convaincu de la nécessité de mettre fin à la communauté?
Est-il raisonnable d'exiger un an de séparation avant de prononcer la dissolution sur requête unilatérale? Est-il sage que ce soit le juge qui doive fixer une éventuelle pension alimentaire ou une contribution en cas de risque de dénuement? Est-il sage que l'autorité tutélaire puisse décider d'un droit de visite auprès de l'enfant de l'ex-partenaire? Est-il indiqué d'attribuer un droit d'habitation, limité dans le temps certes, dans l'appartement propriété de l'ex-partenaire? Est-il opportun que le juge puisse restreindre le droit de disposition du partenaire défaillant dans le cadre des contributions pour le ménage? Enfin, est-il raisonnable d'octroyer la nationalité après un séjour de cinq ans, dont trois ans sous le régime du partenariat, lorsqu'on connaît la sensibilité, notamment de la partie alémanique, en matière d'octroi du droit de la nationalité? Et les exemples pourraient être multipliés, tant cette loi est lourde.
Le partenariat enregistré n'est pas un mariage. C'est une institution sui generis; le Tribunal fédéral l'a rappelé dans un arrêt du 25 août 2000. Et notre Haute Cour a également rappelé quelque chose d'intéressant: ce qui est semblable doit être traité de manière identique, et ce qui est dissemblable doit l'être de manière différente. Dès lors, il me paraît sage de s'en tenir à une formule moins ambitieuse, mais qui offre une meilleure sécurité en cas de référendum.
Je suis convaincu que beaucoup de partenaires de même sexe se contenteraient d'une reconnaissance progressive; qu'ils préfèrent d'abord user de la liberté contractuelle dans la mesure où l'enregistrement confère malgré tout quelques
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AB 2004 S 230 / BO 2004 E 230
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effets au niveau des relations personnelles, des relations patrimoniales, et même du droit successoral, du droit fiscal ou de la prévoyance professionnelle; et qu'en définitive, ce recours systématique, voire obligatoire au juge, tel qu'il est prévu dans le projet de loi, dessert la cause des partenaires eux-mêmes. Ces derniers d'ailleurs sont bien organisés, solidaires entre eux; ils sont à même de confectionner des conventions types adaptées pour chaque communauté.
J'en suis convaincu: le mieux est parfois l'ennemi du bien, et en cas de référendum, certains extrémistes auront beau jeu d'argumenter qu'on enclenche une dynamique sans savoir où elle aboutit.
C'est pour cette raison que je vous invite à renvoyer ce projet à la commission, pour élaborer une solution moins ambitieuse, mais qui permettra de répondre aux attentes légitimes des personnes du même sexe. Je suis convaincu qu'il faut laisser aux partenaires la liberté d'aménager leur relation et qu'il appartient à la collectivité d'officialiser ce "pacte de solidarité" par des effets de droit public, mais pas pour autant, comme on l'a fait dans le projet de loi, de calquer systématiquement, complètement, ce "pacte de solidarité" sur le droit du mariage.
C'est pour cette raison, dans le souci de prévenir l'aboutissement d'un référendum, que je vous invite à renvoyer ce projet à la commission, pour qu'on adopte une solution moins ambitieuse, une formule minimale, mais qui répond, comme je l'ai dit, aux préoccupations légitimes des personnes du même sexe.