Marty Dick (RL, TI):
Je dois vous avouer que cette histoire des listes noires de l'ONU et des sanctions antiterroristes mises en acte par le Conseil de sécurité m'occupe depuis plusieurs années. Je dois dire qu'après toutes ces années, mon indignation est aussi vive qu'au début.
J'ai déposé le 7 octobre 2005 - peut-être que quelques-uns d'entre vous s'en souviennent - une interpellation 05.3697, "Violation des droits de l'homme sous l'égide de l'ONU avec la participation de la Suisse". Lorsque je récoltais les signatures pour appuyer cette interpellation, dans laquelle je décrivais un cas concret - on peut l'appeler par son nom parce qu'il est connu, la télévision suisse a même fait un long documentaire sur cette affaire, c'est l'affaire Nada Management -, la plupart de mes collègues me disaient: "C'est impossible, c'est une histoire qui ne tient pas debout. Tu as dû faire une confusion." La même chose s'est passée lorsque j'ai porté cette affaire devant l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe où, au début du moins, on m'a dit: "Mais non, il est inimaginable qu'un organisme comme l'ONU puisse mettre en vigueur des dispositions pareilles."
En fait, j'ai eu la même réaction d'incrédulité lorsqu'un médecin, professeur à l'université, m'a envoyé une lettre en 2004 dans laquelle il m'exposait la situation de Monsieur Nada. Il s'adressait à moi en disant: "Vous avez été procureur; je sais que vous avez présidé la Commission des affaires juridiques du Conseil des Etats; vous vous engagez pour des problèmes de justice. Je vous signale le cas d'un de mes patients que je connais depuis plus de vingt ans. Je suis un catholique fervent, lui est un musulman fervent. Nous avons eu de longues discussions au cours de toutes ces années. J'ai connu et je connais un homme de paix et maintenant il est accusé d'avoir financé les attentats du 11 septembre 2001. Je n'arrive à croire ni que cette personne ait pu tremper dans cette affaire, ni que tous ses biens aient été saisis et qu'il n'a aucune faculté de recourir contre cette mesure." En lisant sa lettre, je me suis dit que le professeur était certainement un excellent médecin - d'ailleurs il est très connu -, mais que du point de vue juridique il n'avait absolument rien compris, et j'ai pensé que ce qu'il m'avait écrit était faux.
J'ai moi aussi écrit plusieurs lettres. Je me suis adressé en 2005 à notre ambassadeur, Monsieur Maurer, à Monsieur Nicolas Michel qui travaillait au service juridique de l'ONU. J'ai écrit à notre Division du droit international public et j'ai dû constater que cette histoire absolument abracadabrante était, hélas, vraie. J'ai eu l'autorisation de consulter les actes; c'est l'avocat de Monsieur Nada qui a mis à ma disposition tous les actes que j'ai consultés et je dois dire que j'ai été absolument ahuri.
Ces listes noires qui ont donc été créées pour, justement, neutraliser des personnes proches des milieux terroristes sont établies sans respecter le principe du droit d'être entendu. La personne intéressée se trouve sur une liste noire sans connaître le détail de l'accusation, elle n'a aucune possibilité de recourir à une autorité indépendante et il n'y a aucune véritable procédure de "De-listing".
Etre sur la liste noire, c'est une espèce de mort civile: tous vos biens, dans le monde entier, sont saisis; vous ne pouvez conclure plus aucun négoce juridique; vous ne pouvez pas disposer d'une carte bancaire; vous ne pouvez passer aucune frontière entre un Etat et un autre. Je le répète: c'est une espèce de mort civile.
Il est clair que les personnes qui avaient une activité économique, commerciale, professionnelle sont totalement ruinées et perdent tout ce qu'elles ont bâti pendant leur vie surtout si elles sont sur liste noire pendant des années. C'est donc une situation que je définis comme perverse et je vous dirai tout à l'heure que cet adjectif ne sort pas directement de ma plume, mais qu'elle a été utilisée par une autorité bien plus prestigieuse.
Les sanctions sont décidées par un groupe de personnes, le Comité des sanctions, qui n'a aucune légitimité démocratique. Elles sont donc décidées par un groupe obscur de personnes, sans légitimité démocratique, mais elles sont appliquées par des Etats démocratiques qui, en les appliquant, suspendent les droits fondamentaux des citoyens, suspendent les règles de l'Etat de droit, suspendent au fond toutes nos valeurs.
Donc, voilà le titre de ma motion. Par le biais du droit de l'ONU, on court-circuite toutes nos garanties. Quand je pense que pour qu'un policier de la municipalité puisse donner une amende pour un parking prolongé au-delà de l'heure prévue, il faut une base légale qui doit être publiée dans la Feuille officielle, que la possibilité de faire recours contre cette base légale existe, et que celui qui reçoit l'amende a le droit de recourir à une autorité judiciaire indépendante! Alors que dans le cas des listes noires, il y a un court-circuitage des règles fondamentales de l'Etat de droit.
Je le sais, et je veux rendre hommage au Département fédéral des affaires étrangères, à notre ambassadeur Peter Maurer à New York, notre pays s'engage depuis des années pour que ce système absolument incroyable soit modifié. Nous le faisons avec l'appui de quelques autres pays qu'il est juste de mentionner: le Danemark, la Suède, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Autriche, le Liechtenstein, qui, depuis des années, essaient d'améliorer le système. Celui-ci a été légèrement amélioré, mais il manque toujours une garantie fondamentale, celle de connaître en détail les accusations, celle de pouvoir recourir à une autorité absolument indépendante. Bref, nous continuons à être dans l'arbitraire.
Le système des sanctions fonctionne sur une base tout à fait perverse, puisqu'en réalité, pour sortir de la liste, il faut que tout le monde soit d'accord. Mais surtout, quand quelqu'un propose d'inscrire un nom sur la liste, je ne connais aucun cas où quelqu'un d'autre dans le Comité des sanctions aurait proposé de dire non. En effet, ce système n'est pas un système juridique, c'est un système de pouvoir et de force qui pourrait se résumer par la formule suivante: "Dans la mesure où toi tu proposes d'inscrire quelqu'un sur la liste, moi je ne dis rien, et quand c'est moi qui proposerai quelqu'un, tu ne diras rien non plus."
C'est contre ce type de système que nous devons, en tant qu'Etat démocratique et Etat fondé sur la primauté du droit, nous révolter. Certaines personnes sont restées pendant des années sur cette liste pour finalement en sortir - elles ne |
AB 2009 S 820 / BO 2009 E 820
|
savaient originellement pas très bien pourquoi elles y avaient été inscrites, donc elles ignoraient d'autant plus pourquoi on les en rayait désormais - sans aucune indemnité.
L'affaire Nada est encore plus grotesque. En effet, Youssef Nada, un Monsieur qui aura bientôt 80 ans, a été accusé d'avoir financé les attentats du 11 septembre. Une accusation gravissime. Monsieur Nada a la nationalité italienne et égyptienne. Donc il aurait très bien pu être extradé vers les Etats-Unis, parce qu'il existe un accord d'extradition entre l'Italie et les Etats-Unis qui prévoit l'extradition des propres nationaux. Or les Etats-Unis n'ont ouvert aucune procédure pénale contre Monsieur Nada; c'est la démonstration que leurs accusations ne se basent sur aucun fait concret.
Monsieur Nada a été inscrit sur la liste noire au mois de novembre 2001. Il l'a appris tout à fait par hasard en voulant payer son hôtel à Londres avec une carte de crédit qui a été bloquée; des agents de Scotland Yard lui ont dit de rentrer tout de suite chez lui, mais les Etats-Unis ont convaincu le Ministère public de la Confédération et le Ministère public de Milan d'ouvrir une procédure pénale à son égard.
Nous avons deux autorités pénales qui, d'une façon tout à fait indépendante, ont mené une enquête pénale contre Monsieur Nada et ces deux autorités arrivent à la même conclusion: il n'y rien du tout contre lui. Tous les frais de la procédure et tous les frais de la défense - c'était je crois 120 000 francs de frais d'avocat en Suisse - ont été mis à la charge du contribuable suisse. Il y a donc eu acquittement dans les deux pays, pays totalement indépendants, pour les mêmes faits jugés.
On aurait pu imaginer qu'après cela il serait retiré de la liste. Eh bien non, cela fait bientôt huit ans que cette personne est sur la liste noire. A ce point, j'ai parlé d'indignation, mais aussi de grande désillusion. J'ai été un fervent partisan de l'adhésion de notre pays à l'ONU, un fervent partisan d'une organisation internationale qui a la tâche de propager les valeurs de la démocratie, de l'Etat de droit, du respect des droits de l'homme. En observant ce qui se passe au Conseil de sécurité - je ne dirai rien sur la future présidence de l'Assemblée générale de l'ONU pour l'année qui commence bientôt, ce n'est pas non plus une page très reluisante de cette organisation, mais restons-en aux listes noires -, on constate que ces listes noires violent de façon inadmissible la présomption d'innocence, qu'elles ne tiennent absolument pas compte du principe du procès équitable. Donc, je crois qu'en tant que parlementaires, nous avons aujourd'hui non seulement le droit, mais aussi le devoir de réagir, parce que cet Etat de droit qui est le nôtre est notre fierté et nous avons le devoir de le défendre.
L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a adopté, par 100 voix contre 2 et 3 abstentions, un rapport que j'ai établi, assorti d'un projet de recommandation et d'un projet de résolution. Entre parenthèses, les 2 voix contre et les 3 abstentions sont en rapport avec le fait que des Roumains et des Polonais sont encore très fâchés contre moi pour mon précédent rapport sur les prisons secrètes.
Entre-temps et après la publication de ce rapport, la Cour de justice des Communautés européennes à Luxembourg, qui est compétente pour tous les problèmes qui concernent l'Union européenne, a très vivement critiqué et a jugé illégale une inscription sur une liste noire de l'Union européenne justement en dénonçant tout ces aspects que je viens de mentionner.
L'Union européenne a un système de liste noire qui est exactement analogue à celui du Conseil de sécurité des Nations Unies. Le Royaume-Uni a aussi une liste noire, et sur cette liste noire il y avait par exemple les moudjahidines du peuple iranien, ceux qui, entre parenthèses, s'opposent au régime actuel. L'instance juridictionnelle indépendante, la Proscribed Organisations Appeal Commission (POAC) britannique, a vertement condamné le gouvernement, en disant que l'inscription en liste noire était totalement arbitraire. C'est dans cette décision de la POAC qu'on parle de systèmes pervers.
Je ne suis pas hostile en tant que tel aux listes noires. Je pense même que c'est un instrument utile et nécessaire, dans la mesure où on l'applique de façon correcte et, surtout, de façon limitée dans le temps. Après un certain temps, il faut se décider: soit on défère le cas à la justice, soit on met fin à la sanction! Il est inadmissible que pendant huit ans, malgré deux acquittements, une personne soit encore sur liste noire! Surtout, je ne suis pas opposé - je ne devrais même pas le dire, c'est tellement évident - à une lutte dure, efficace et sans quartier contre le terrorisme! Or je crois que ce n'est pas comme ça qu'on combat le terrorisme.
J'ai eu au cours de mon activité professionnelle précédente l'occasion de collaborer avec le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, qui coordonnait toute la lutte antiterroriste en Italie au temps des Brigades rouges. C'était un militaire, un policier, général des carabinieri. J'ai été appelé à collaborer avec lui parce que des grenades de guerre de l'armée suisse avaient été trouvées dans des caches des Brigades rouges, et ces grenades avaient volées des années auparavant dans un dépôt militaire au Tessin.
Il existait donc un lien manifeste et c'est comme cela que j'ai connu l'antiterrorisme italien et le général Dalla Chiesa. Je me rappelle - et je me permets de partager cette réflexion avec vous - ce qu'il m'avait dit une fois, alors que la situation en Italie était tragique - il y avait chaque semaine des morts dans les rues italiennes, des personnes assassinées par les Brigades rouges: "Tu sais, Marty, ce ne sont pas tellement les terroristes qui sont dangereux, parce que ceux qui passent à l'acte ne sont pas si nombreux; ce qui est dangereux, ce sont les sympathisants, c'est toute cette mouvance qui exprime une sympathie envers les terroristes, parce que cette mouvance leur donne une motivation, une légitimité et les pousse justement à passer à l'acte!" Alors, il m'a dit: "Gare à susciter de la sympathie pour les terroristes! C'est pour cette raison que nous devons faire une guerre correcte contre le terrorisme, et nous en avons les moyens." Il a dit une chose - publiquement, et il l'a même écrite: "L'Italie survivra à l'assassinat d'Aldo Moro, mais l'Italie ne pourra pas survivre à l'introduction de la torture." Je trouve cette phrase dite par un militaire et un policier remarquable; elle devrait nous faire réfléchir, surtout après certaines publications parues en Suisse dans lesquelles l'interdit absolu de la torture a été quelque peu relativisé.
Je conclus en vous disant simplement ceci: l'allié principal du terrorisme, c'est l'injustice. Nous devons la combattre et nous pouvons le faire maintenant avec un acte de justice, en adoptant cette motion.