Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Députés aux Chambres fédérales,
Au Parlement anglais, on avait coutume de dire que « rien n’est comparable aux qualités d’un ministre qui arrive si ce n’est les défauts d’un ministre qui part ».
Mais aujourd’hui, au Parlement helvétique, le ministre qui part ne se sent que des qualités. L’éloge appuyé que vous venez de lui rendre, Monsieur le Président est de ceux que l’on savoure. D’autant plus qu’il n’est pas le fait tout à fait quotidien des conseillers fédéraux... Vif Merci, Monsieur le Président !
La certitude profonde que je retire de quatorze années d’activité gouvernementale est celle de la créativité des Suisses et des Suissesses, de leur savoir-faire, de leur imagination, de la ténacité, de leur volonté.
Créativité de nos artistes, de nos écrivains, de nos penseurs, de nos constructeurs, irriguant le pays de courants culturels plus nombreux qu’ils ne l’ont jamais été et donnant à la Suisse un rayonnement extérieur fort.
Créativité de nos scientifiques, de nos chercheurs, de nos enseignants. Parmi eux des prix Nobel - leur densité, au km2 est la plus haute du monde et nous en sommes honorés -, parmi eux aussi des milliers de femmes et d’hommes consacrant leur vie à défricher, à enrichir, à provoquer notre matière grise, la seule matière première renouvelable que la Suisse connaisse. Là est le moteur principal d’un véritable politique de la jeunesse.
Créativité de nos entrepreneurs au coeur de nos P.M.E. comme dans les établissements plus grands, dans l’industrie et l’artisanat, dans l’agriculture, dans les services. Ils répondent techniquement, commercialement, au défi de concurrences âpres et neuves, cultivant l’esprit du pionnier tout pétri de goût du risque, d’audace innovatrice, de solide combativité.
Elles sont là, les forces vives qui accrochent la charrue helvétique à une étoile (ou à plusieurs étoiles...). Sans elles, sans le labeur de nos compatriotes et de nos hôtes engagés à notre développement, la Suisse redeviendrait le pays pauvre, la terre à cailloux qu’elle fut pendant des siècles, incapable de nourrir tous ses enfants.
Dans notre démarche politique, ayons présentes à l’esprit - et dans nos coeurs - cette belle créativité et la force de ceux qui la servent.
Et déchirons une belle fois le nuage de morosité qui nous baigne, depuis des années. Ce nuage artificiel occulte, de dépressions en dépressions, le soleil de la pensée et de l’action.
Je ne suis pas collectionneur d’images d’Épinal. Je sais que la vue que j’ai de la Suisse profonde mérite des retouches - parce que l’engagement varie d’individu à individu, parce que la possibilité même de s’engager est entamée par le chômage dont nous souffrons encore.
Mais lorsque, jour après jour, nous érigeons les nuances en tonalité globale, lorsque nous chaussons invariablement nos lunettes les plus noires, alors, bien sûr, l’arbre rabougri nous cache la belle forêt.
La réaction contre notre pessimisme automutilant réclame rien moins que la restauration de valeurs capitales tombées en désuétude.
La démocratie, qui ne peut vivre dans l’indifférence et l’abstentionnisme, dans l’égoïsme d’intérêts particuliers juxtaposés, avec, par-dessus tout, une volonté consensuelle inscrite aux abonnés absents.
La liberté. Elle est la valeur-centre. Elle est la finalité même de toute société humaine. Je parle de notre société, je parle de celle de tous les peuples de la planète. Elle nous engage, État et individus, à une solidarité, à une responsabilité, à une volonté d’ouverture plus grande que jamais. Il faut aller plus loin que la lecture du « scoop » du 9 novembre 1989 nous apprenant la chute du Mur. Il faut savoir que, désormais, nous ne sommes plus seuls, seuls en Europe, seuls dans le monde. La liberté, précisément, oblige les nantis. Elle donne une dimension nouvelle à notre politique, à notre politique extérieure et à notre politique intérieure, à notre politique de sécurité aussi.
La volonté inflexible de liberté, la réanimation de la démocratie ne sont pas valeurs abstraites à l’usages des politologues. Elles servent à assurer à l’homme (au sens de « Mensch », évidemment) sa prépondérance dans la communauté.
Car, à l’heure des grands systèmes, des bienfaits et des méfaits de la globalisation (selon comment on l’aborde), la place de l’individu, la place du citoyen doit être notre préoccupation prioritaire. En économie comme dans toutes les autres activités.
Oui, il faut dépasser l’excellent Sir Alec Douglas-Home: « Il y a deux types de problèmes dans la vie. Les politiques sont insolubles, les économiques sont incompréhensibles... ».
Il faut, ensemble, donner et redonner à l’homme sa place: la première. J’ai dit ensemble. Cela implique le Gouvernement, le Parlement, les politiques mais cela implique, tout autant, les organisations privées, les offreurs d’emplois, les preneurs d’emplois, les entreprises de notre pays.
Victor Ruffy, conseiller fédéral, l’illustre ancêtre du conseiller national de Morrens, écrit un jour à cet autre conseiller fédéral vaudois que fut Louis Ruchonnet:
« Il n’y a pas de bourreau officiel à Berne pour décapiter, mais il y en a tant et plus pour tourmenter les pauvres que l’on condamne au Conseil fédéral forcé. Heureusement que ce n’est pas à perpétuité ».
Je ne me reconnais pas dans ce portrait du conseiller fédéral.
D’abord, parce que je ne fus pas un « conseiller fédéral forcé » - et que je l’ai bien voulu.
Ensuite, parce que j’ai eu très rarement ici le sentiment d’être entouré de bourreaux potentiels ! Tout au contraire.
Et cela me permet, simplement, de vous remercier de votre affection.
Vous avez la mienne.