Le texte prononcé fait foi
Monsieur le conseiller fédéral,
La présidente romande du Conseil des Etats, Françoise Saudan, vous avait accueilli le 22 mars 2001 en tant que tout nouveau conseiller fédéral et c’est un président romand qui vous salue pour votre dernière intervention devant le Conseil des Etats. Le hasard du tournus institutionnel fait parfois bien les choses car vous occupez une place privilégiée dans le cœur des Romands. Je suis honoré de vous adresser quelques mots en guise d’au revoir.
Feuilleter les interventions d’un parlementaire est un exercice plein d’enseignement pour le jeune président que je suis. L’une de vos interpellations a particulièrement retenu toute mon attention et vous allez tout de suite comprendre pourquoi. Extrait:
- «Faut-il prévoir des mécanismes de contrôle supplémentaire ou particulier pour protéger la Confédération contre le risque éventuel de devoir assurer une responsabilité de fait?»
- Les organes existants suffisent-ils pour effectuer les contrôles ordinaires? Notamment la commission fédérale des banques a-t-elle assez de personnel et de moyen de contrôle?
On croirait entendre Alain Berset s’exprimant dans le cadre de nos débats sur la crise financière. Il n’en est rien. Cette interpellation, d’une brûlante actualité, a été déposée en 1998!
Cher Monsieur le conseiller fédéral,
Il faut bien le reconnaître, le côté visionnaire de votre questionnement semble avoir échappé au parlement et du gouvernement. Il y une dizaine d’années, vous vous souciez aussi de l’approvisionnement en électricité et du manque de temps à la disposition des membres de l’Assemblée fédérale pour étudier les dossiers. Ces préoccupations nous habitent encore aujourd’hui.
On doit aussi à vos interventions parlementaires des améliorations qui vont de soi aujourd’hui. Personne ne s’étonne ainsi que la formation militaire donne droit à des certificats civils de formation. De même, tout le monde juge normal que les recrues ou les soldats soient soulagés de leurs primes d’assurance maladie pendant les longues périodes de service sous les drapeaux.
Je pourrais aussi citer le soutien aux sportifs d’élite – cela parle au marathonien que je suis - et tant d’autres mesures que vous avez concrétisées comme chef de la Défense. Votre avez cherché par tous les moyens à concilier les valeurs de notre armée de milice, l’évolution de la société et des mentalités et la transformation des menaces après la chute du mur de Berlin. Avec courage et persévérance, vous avez tracé un chemin de crête entre tradition et modernité.
Votre passage au Conseil des Etats a été bref car l’Assemblée fédérale vous en a arraché pour vous placer au gouvernement. Vous avez cependant gardé la tournure d’esprit du sénateur, au sein de l’exécutif, et c’est tout à votre honneur. On ne vous a jamais vu imposer vos idées manu militari. Vous avez mis toute votre énergie à convaincre, remettant inlassablement l’ouvrage des réformes sur le métier. Pour emporter l’adhésion, vous avez misé sur le dialogue, sans forcer les événements.
«En politique, il faut savoir laisser mûrir les fruits: les succès qui prennent du temps sont en général plus durables que les succès vite acquis.», répondiez-vous il y a quelques temps à un journaliste.
Pour vous, la rigueur et l’honnêteté intellectuelles passent avant les intérêts partisans. Réfractaire à la pensée unique, vous avez basé votre action politique sur la dispute et le raisonnement philosophique. On se souvient que lorsque vous étiez encore sénateur et que vous travailliez sur notre nouvelle constitution fédérale, vous n’avez pas hésité à aller consulter Jeanne Hersch à Genève.
D’où vous vient cette patience, cette intime connaissance de la lente maturation des idées? Qui vous a appris cette confiance inébranlable dans la nature humaine? Votre éthique chrétienne et les philosophes que vous affectionnez, sans doute. Mais je me plais à imaginer que la contemplation des vignes qui se mirent dans le lac de Bienne et l’observation du travail des vignerons ont aussi marqué votre approche de la politique et de la vie.
Jeune président de ce conseil, je garde précieusement le témoignage de votre humanisme. Au nom de mes collègues, je vous remercie pour votre engagement généreux en faveur de notre pays. Je vous souhaite une heureuse et fructueuse retraite et je forme des vœux pour votre santé.