Nous voici réunis pour prendre congé du conseiller fédéral Kaspar Villiger, qui quittera ses fonctions de membre de notre gouvernement le 31 décembre prochain, après les avoir exercées pendant près de 15 ans.
Cet automne, lorsqu’il annonçait publiquement sa démission, Kaspar Villiger était dépeint comme un travailleur infatigable, honnête, discret, tranquille et confiant. Ces vertus, traditionnellement « helvétiques », Kaspar Villiger les a sans conteste. Cependant, à elles seules, ces vertus ne sauraient donner la pleine dimension de l’homme d’Etat que nous saluons ici. En effet, elles ont été forgées à la chaux d’un parcours aussi original que brillant – et non moins helvétique !
La trajectoire politique de Kaspar Villiger se démarque de celle que beaucoup ont connu. Lors de son élection au Conseil fédéral, il n’avait ni dirigé un exécutif cantonal ou communal, ni présidé un parti ou un groupe parlementaire. Jugez-en plutôt. Mais il a en revanche à son actif une vaste expérience parlementaire. Elu au Grand Conseil lucernois en 1972, il a discrètement rejoint les bancs du Conseil national en 1982 à la faveur de l’élection d’Erwin Muff au gouvernement cantonal. Il passe au Conseil des Etats en 1987. En tant que conseiller national, il est membre de la commission des affaires militaires de 1983 à 1987. Au Conseil des Etats, il sera membre de la commission de gestion et de la commission des transports.
Au Parlement fédéral, Kaspar Villiger sait se faire entendre. De surcroît, il s’impose à merveille sur des sujets majeurs. Ses chevaux de bataille sont alors le droit des sociétés anonymes, les paiements directs à l’agriculture ou l’énergie.
Le cheminement professionnel de Kaspar Villiger a par ailleurs un caractère d’exception. A peine son diplôme d’ingénieur de l’école polytechnique de Zurich en poche, Kaspar Villiger reprend, à 25 ans la très réputée fabrique familiale de cigares Villiger Fils SA. Là, il enchaîne les succès. Sous sa houlette, le groupe Villiger prospère considérablement et s’étend qualitativement à la fabrication de bicyclettes, quantitativement à 400 employés !
Cette réussite façonnera des qualités qui, par la suite, forceront l’admiration et le respect de tous : sa faculté étonnante à prendre des décisions sans pour autant sacrifier au sens de l’écoute, au dialogue, à la recherche continuelle d’un compromis équitable. C’est un entrepreneur brillant qui avait beaucoup à apporter au Conseil fédéral.
Mais fort de sa longue et riche expérience politique, il sait aussi que la conduite responsable d’un Etat ne peut se faire selon les critères uniques d’une entreprise. Le profit que l’Etat doit réaliser est celui du bien-être collectif. Cette mission, Kaspar Villiger ne la perdra jamais de vue.
Tout au long de son parcours, il investira son intelligence et son énergie à la recherche d’un ciment social et politique permettant à tous de bien vivre ensemble. Il le dit lui-même et là, je me permets de le citer : « Der Zusammenhalt ist das, was mich am meisten fasziniert ».
Le 1er février 1989, lorsqu’il est élu dès le 1er tour au Conseil fédéral dans le lourd climat consécutif à la démission d’Elisabeth Kopp, Kaspar Villiger ouvre une autre brèche, cette fois-ci en faveur des partis minoritaires. Issu d’un canton à dominante démocrate-chrétienne, sa candidature radicale – ou plus exactement libérale puisque c’était le nom du PRD dans ce canton - s’est imposée aisément.
Kaspar Villiger se montre soucieux de maintenir des traditions qui lui sont chères. Et c’est parce qu’elles lui sont chères qu’il sait aussi parfois, d’un savant dosage d’ingéniosité et de sérieux, les bousculer un peu.
Pendant près de sept ans, de février 1989 à octobre 1995, il dirige ce qu’on appelait encore le Département militaire fédéral. D’emblée, il se pose en homme de confiance. A peine élu, il est en effet confronté à des crises majeures qu’il gérera de main de maître.
Il doit assumer la mise à jour des organisations secrètes P 26 et P 27 ainsi que le scandale des fiches. C’est avec un extraordinaire sang-froid qu’il affronte la commission parlementaire chargée d’enquêter sur ces affaires. Réagissant promptement, il prend aussitôt les mesures qui s’imposent. Grâce à son honnêteté et à sa grande crédibilité, son département s’en sort indemne.
Il doit également faire face à l’initiative populaire pour la suppression de l’armée. Kaspar Villiger sort victorieux du scrutin populaire. Mais la pression est grande : les résultats – plus d’un tiers de oui - témoignent alors d’une profonde défiance de la population envers la mission et l’organisation de l’armée. La conjoncture internationale a changé, le mur de Berlin est tombé depuis 17 jours et avec lui l’empire communiste. Les vieilles recettes ne font plus école. Kaspar Villiger anticipe la crise. Analyste perspicace, il comprend que, pour regagner en légitimité auprès de la population, l’armée doit se donner un cadre de référence nouveau. Il n’hésite donc pas à lancer la première grande réforme de l’armée, qui deviendra « Armée 95 ».
Dans la foulée, il gagne en votation populaire sur l’acquisition de l’avion de combat FA-18 alors que la cause paraissait perdue en début de campagne.
Le 1er novembre 1995, Kaspar Viliger reprend le Département fédéral des finances. Là, Kaspar Villiger montre peut-être mieux que jamais ses extraordinaires talents de communicateur. Une fois de plus, il prend ses nouvelles fonctions dans un contexte difficile. La Confédération subit les assauts de la crise économique des années 90 et l’augmentation des dépenses l’a plongée dans les chiffres rouges, avec un déficit annuel s’étalant entre cinq et neuf milliards de francs.
En tant que grand argentier, sa préoccupation principale est la mise en place rapide d’un processus d’assainissement des finances fédérales.
Faut-il le souligner : les programmes d’économies sont rarement populaires… et le niveau des dépenses et des recettes ne dépend pas de la seule volonté du chef du département fédéral des finances. Tout ministre des finances ne peut que rappeler ce que disait le Baron Louis : « Faites moi une bonne politique, je vous ferai des bonnes finances ».
C’est pourtant couronné de succès que Kaspar Villiger sort du marathon « objectifs budgétaires 2001 ». Succès politique : ses talents de conciliateur lui ont permis de gagner le soutien de la majorité de la classe politique. Succès comptable : en 2000, la croissance de nouveaux déficits est fortement freinée et un bénéfice de 4,5 milliards de francs est même comptabilisé ! Succès populaire : il obtient, en réponse à la confiance qu’il a su gagner, un aval très généreux du peuple – 85 % de oui - pour le frein à l’endettement.
Avec Kaspar Villiger, le personnel de la Confédération a eu un allié précieux qui a toujours été sensible à la nécessité d’un bon climat dans les administrations publiques. La loi modernisée sur le personnel porte la marque de son empreinte.
Après l’embellie des comptes de l’an 2000, Kaspar Villiger est reparti en croisade contre les déficits budgétaires.
Par deux fois, Kaspar Villiger est président de la Confédération et rencontre l’Histoire de notre pays dans ce qu’elle a de plus noble. Le 7 mai 1995, il lui incombe de prononcer ici-même dans cet hémicycle. un discours d’une grande dignité devant l’Assemblée fédérale, à l’occasion du 50ème anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale.
Sa seconde présidence voit l’adhésion de la Suisse à l’Organisation des Nations Unies, à laquelle il a contribué en s’engageant fortement pour le oui dans le canton de Lucerne dont la voix sera décisive. Le 10 septembre 2002, c’est lui qui s’exprime pour la première fois devant l’Assemblée générale au Palais de verre de Manhattan dans un discours où il indique que la neutralité est compatible avec l’appartenance aux Nations Unies.
Lors de cette visite à New-York, il rencontre les familles des victimes suisses de l’attentat du 11 septembre 2001. Il sait trouver le temps et les mots justes lorsqu’il s’entretient avec ces compatriotes, émerveillés par la simplicité de leur président de la Confédération et sa qualité d’écoute.
Pendant cette dernière année de fonction, il a veillé avec beaucoup de fermeté afin que le secret bancaire, c’est-à-dire la protection de la sphère privée, ne se dilue pas dans de futurs accords avec l’Union européenne.
De toute sa trajectoire au Conseil fédéral, Kaspar Villiger n’a eu de cesse d’écouter, de discuter, d’argumenter, de concilier les avis divergents. Sans jamais se décourager, sans jamais faire preuve d’irrévérence face à ses adversaires, sans jamais rechigner aux tâches difficiles qui lui étaient confiées. Il quitte le gouvernement sans que le but de l’équilibre budgétaire soit atteint mais il a mis toute l’énergie d’un Sisyphe infatigable dans ce combat qui est toujours à recommencer.