Monsieur le Conseiller fédéral,
Monsieur le Gouverneur,
Monsieur le Conseiller d'Etat, chef du Département de l'agriculture,
Monsieur le Directeur de l'Office des vins vaudois,
Monsieur le Syndic de Féchy,
Mes chers collègues parlementaires,
Mesdames et Messieurs,

C'est avec une grande joie que le Parlement rend visite à nouveau aux vignes vaudoises pour participer au baptême de la récolte 1993. II honore ainsi une tradition datant de plus de 80 ans. Merci de votre invitation.

Nous étions déjà venus en 1985 à Perroy, puis en 1987 à Aigle et il y a quatre ans dans le Vully. Un heureux hasard fait que grâce à notre session ordinaire-extraordinaire, nous sommes de nouveau parmi vous.

Certains de mes compatriotes valaisans trouvent surprenant de me voir ici alors que la vendange a déjà commencé dans mon canton. Je leur ai expliqué que le président du Conseil national n'était pas le président du Grand Conseil valaisan et que je trouvais naturel de conduire la délégation imposante de notre parlement fédéral à Féchy, dans cette marée de ceps qui fait provision partout où il s'offre du soleil vivifiant.

De Genève à Brigerbad, c'est un cordon précieux de vignobles vert-doré qui s'étire en une sinusoïde harmonieuse. Je veux donc penser à tous les vignerons romands qui grâce à leur solidarité, leur esprit de collaboration, leur courage, leurs connaissances professionnelles ont surmonté tant d'obstacles et produisent des vins de la qualité que nous leur connaissons.

Je pense aussi à mes collègues parlementaires d'hier et aujourd'hui, à ceux de Lavaux: les Cossy à Saint-Saphorin, les Dubois à Chexbres, les Chaudet à Rivaz, les Massy à Epesses et plus à l'Est les Badoux d'Aigle. Ils ont été de bons défenseurs de la profession et des collègues conviviaux.

De ce côté-ci de Lausanne, ils sont moins nombreux à être entrés en politique fédérale. Des deux vignerons qui siègent aujourd'hui au Conseil national, l'un est mon ami André Perey, le gouverneur de la Confrérie du Guillon pendant tant d'années. Chaque fois qu'on trinque avec lui, il a l'air de nous répéter du haut de sa sagesse la formule du serment: "Bois ce vin et sois bon comme lui !". L'autre est notre collègue Jean-Michel Gros, de Genève, qui nous fera découvrir ses vignes lors d'une autre manifestation.

Le vignoble suisse - il faut le rappeler - a l'importance de celui du Beaujolais. 19 cantons sont peu ou prou viticoles. Le vignoble valaisan occupe le premier rang suivi du vignoble vaudois. Permettez-moi ce petit motif de fierté.

La vigne est présente dans tous les temps de l'histoire. Elle est encore droite et joyeuse, à côté des ruines romaines et elle se souvient que les gens de Rome l'ont importée, voilà 2000 ans ! Elle entoure nos beaux châteaux. De tout temps, le vignoble vaudois a été une terre d'amitié. On y a le sens de l'accueil et de l'hospitalité. Nous en avons la preuve aujourd'hui.

Le blanc, un roi, sec, au premier coup de langue qui se révèle chaud et tout de finesse. A l'origine le cépage chasselas. La sélection spéciale appelée dorin en Pays de Vaud et fendant chez moi s'adapte aux terres calcaires et, surtout, au climat rieur du Léman. Ses titres de noblesse ? Robe claire, limpidité tirant sur les ors, bouquet fin, mais léger, goût prononcé.

Quant aux rouges, salvagnin et gamay, ils rappellent un brin des beaujolais jeunes et fringants, quoique plus tendres et beaucoup plus légers. Le salvagnin est à l'image du vigneron vaudois. Comme lui, il a une franchise souriante, un accent et beaucoup d'humour.

Monsieur le Syndic,

Si j'en crois le "Guide du vignoble vaudois", les vins de Féchy se développent en deux phases. Dans leur prime jeunesse, les arômes fruités sont très discrets, alors qu'après quelques mois ils s'épanouissent en un parfait équilibre avec la saveur de leur terroir calcaire. Vous nous mettez le vin â la bouche et nous verrons tout à l'heure s'ils sont veloutés et étoffés comme on nous le promet.

Même si le temps est nuageux, je voudrais vous parler du plus grand de vos écrivains, Charles-Ferdinand Ramuz qui a écrit: le bon Dieu a décidé que ce serait en vignes, ayant orienté le mont comme il convient, se disant: "Je vais faire une belle pente tout exprès, dans l'exposition qu'il faut, avec l'inclinaison qu'il faut, et je vais mettre encore dans le bas la nappe de l'eau pour qu'il ait ainsi deux soleils sur elle, que le soleil qui vient ailleurs d'en haut seulement vienne ici d'en haut et d'en bas".

Lully 85, Aubonne 82, Luins 73, Bursinel 77, Begnins 81, Vinzel 84, Perroy 79, Mont-sur-Rolle 83, Tartegnin 72, Féchy 75. Que signifient ces chiffres vous demanderez-vous ? Ce pourrait être la teneur en degrés Oechslé mais cela n'est pas ça, ce n'est pas le pourcentage du parti radical aux dernières élections fédérales - faut-pas rêver ! -, ce n'est pas encore le prix d'une bouteille de La Côte au Café fédéral à Berne même si on s'en approche, ce ne sont pas non plus les meilleurs millésimes des vingt dernières années, c'est - vous l'aurez deviné - la proportion de oui à l'Espace économique européen le jour de la Saint-Nicolas dans ces beaux villages vignerons de La Côte.

D'ici, nous dominons le Lac Léman que Vaud partage avec le Valais et Genève et que la Suisse partage avec la France. Depuis Féchy, on aperçoit l'Europe qui se construit patiemment depuis 40 ans et l'on sait bien que l'effort d'intégration ne supprime pas les Etats, ni leur identité, ni leurs particularités. La terre d'en face, c'est la France qui restera éternellement la France. L'Europe ne fait pas peur au pays d'Henri Rieben et de Jean-Pascal Delamuraz. On a foi en l'avenir, on veut être résolument ouverts, constructifs et actifs et on a raison.

La récolte de l'an passé a été baptisée Espace. Si comme la navette Challenger, l'EEE a explosé au décollage et a raté son rendez-vous avec les étoiles, la récolte 1992 n'a, elle, laissé aucun goût amer. Votre directeur, M. René Bernhard l'avait dit l'an dernier: la récolte Espace promet des vins charpentés qui nécessitent un certain temps à libérer toute leur ampleur. Il en va de même en politique, il faut donner du temps au temps même si les événements nous bousculent.

Quand à moi, je cherche dans chaque verre que je bois les bonnes étoiles qui conduiront notre pays vers un destin européen conforme aux aspirations de la Romandie et conforme à l'intérêt national. Comme écrivait déjà Denis de Rougemont en 1949, la Suisse - coeur de l'Europe et modèle de fédéralisme - doit militer en faveur d'une Europe fédérale, respectueuse des régions, une Europe à l'échelle de l'homme et qui saura préserver son héritage culturel.

J'ai maintenant le grand plaisir de baptiser au nom de l'Assemblée fédérale la récolte 1993 des vins vaudois du nom de FEDERAL.