Les paroles prononcées font foi.

 

​Monsieur le Président, Messieurs les Doyens,
Mesdames et Messieurs les Professeurs, assistants et étudiants,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités politiques,
Mesdames et Messieurs,

 

Permettez-moi, en préambule, de vous dire tout le plaisir qui est le mien de m’exprimer devant vous à l’occasion de votre Dies academicus. Dans ce pays où les élus du Peuple sont « des miliciens », il s’avère que le monde académique est l’univers de mon activité professionnelle. Comme assistant, collaborateur scientifique, chercheur, puis professeur, il m’a été donné de vivre l’Université et les Hautes écoles de l’intérieur : à Neuchâtel, Genève, Fribourg et Lausanne.

J’ai passé 25 ans dans la recherche, l’enseignement et la direction de cursus dans le domaine passionnant de la protection sociale, à savoir des politiques sanitaires et sociales helvétiques. J’ai connu les divers statuts de celles et ceux qui font l’institution universitaire et je me suis aussi familiarisé avec le fonctionnement des organismes qui y sont associés, celui des instances d’accréditation et de financement.

J’ai pu constater combien la collaboration entre les institutions - même si elle n’est pas toujours simple - est enrichissante et plus que jamais nécessaires. Cette collaboration m’a rapproché du Tessin. Je pense surtout à la réalisation de deux recherches financées par le Fonds national de la recherche scientifique. La première, dans le cadre du PNR45 sur l’Etat social, consacrée à la problématique des « pauvretés cachées » et entreprise en partie avec le Prof. Christian Marazzi et d’autres chercheuses de la Scuola universitaria professionale della Svizzera italiana. Puis la seconde, consacrée à la « cohérence du système suisse de santé », dont les co-requérants furent mes collègues tessinois Iva Bolgiani et Riccardo Crivelli, chargés de cours à l’Université de Genève et à l’époque également collaborateurs du service tessinois de la santé publique. Je pense aussi à diverses collaborations personnelles, notamment avec les économistes Martino Rossi et Gianfranco Dommenighetti.

Mon vécu professionnel et mon engagement politique sont en interaction étroite et vous comprendrez que votre invitation est un grand honneur à la fois pour le chercheur et le Président du Conseil national. A travers moi, votre Université honore également notre haute Assemblée démocratique. Vous tissez ainsi des liens dans ce pays complexe où renforcer la cohésion nationale est une préoccupation. Je vous en remercie.

Comme vous le remarquez, je m’exprime en français, mon nom ne trahissant que mes origines tessinoises. Ne pratiquant pas la langue de mes ancêtres, qui ont quitté le village d’Insone dans le Valcolla en 1868 pour rejoindre le Valais, j’ai cependant délibérément renoncé à l’utilisation de l’anglais, malgré les velléités de pression du Fonds national de la recherche !

L’utilitarisme linguistique ne me semble guère propice au respect et à la défense de nos diversités culturelles et linguistiques. Je félicite à ce propos les Tessinois qui sont les seuls Confédérés à manier avec éloquence l’allemand et le français, en plus de l’italien. Vos compétences linguistiques font des envieux dans tout le pays mais surtout, vous traduisez en actes votre farouche volonté de Vivre ensemble. Votre maîtrise des langues officielles est une des plus belles contributions à la cohésion sociale et nationale de la Suisse.

Pour que notre pays soit réellement multiculturel, il était fondamental que la formation universitaire ait aussi sa place en Suisse italienne. Au-delà du succès académique, l’Université de la Suisse est l’affirmation d’une région et de la culture italophone. Votre dynamisme me réjouit, en tant que représentant de la minorité francophone et d’un canton non universitaire.

L’USI peut être fière du chemin parcouru car elle figure désormais parmi les fleurons de la Suisse de la science, cette Suisse « de l’intelligence », comme j’aime à qualifier. Ce qui semble aller de soi aujourd’hui fut en réalité un long et difficile parcours semé d’embûches. Ce n’est qu’après de nombreuses années d’engagement et de luttes que l’USI a enfin vu le jour.

Par ses activités de recherche et d’enseignement, l’USI contribue évidemment à la production des savoirs mais surtout, elle les transmet à notre population. Elle relie les savoirs et la société. Ce lien constitue l’essence même de l’Université. Il inscrit l’intelligence au cœur de la Cité. L’intelligence et la bonne compréhension de la société et de son fonctionnement fondent l’action de bonne gouvernance qui dicte les règles du Vivre ensemble : c’est la politique, dans son acception la plus noble.

L’Université, comme toutes les Hautes écoles, contribuent à la construction et la diffusion des connaissances. Elle contribue de manière déterminante à définir les règles pour cohabiter les uns avec les autres ; elle contribue à la recherche et à l’innovation par des transferts technologiques au service d’une prospérité partagée ; elle contribue à dépasser le sens commun et les « a priori » en forgeant une lecture critique et constructive des modes de vie.

D’expérience, je connais l’importance de la recherche et à quel point elle influence au quotidien les transformations de notre société. Mais je sais aussi, d’expérience, que l’institution universitaire court le risque d’évoluer en vas-clos, dans un fonctionnement centré sur elle-même. La science pour la science, la recherche pour la recherche, c’est un peu comme l’art pour l’art. Il nous incombe d’observer de manière critique et lucide cette tendance.

En appréhendant et en évaluant les activités de notre noble institution, ne privilégions pas les mécanismes qui, par exemple, réduisent la circulation des savoirs aux cercles des seuls scientifiques. Les revues scientifiques qui sont si pointues qu’elles ne s’adressent qu’à un public restreint, deviennent, certainement malgré elles, une sorte de miroir aux alouettes. Certaines disciplines marginalisent la société et l’intérêt général pour imposer aux chercheurs des exigences parfois absurdes de course aux publications et aux classements internationaux. Ce phénomène doit nous interpeller. Le danger est bien réel de creuser encore le fossé entre science et société. Cette logique dont la plus-value scientifique est discutable entraîne des surcharges technocratiques et administratives épuisantes et dommageables.

Comme homme politique et chercheur en sciences sociales, je suis convaincu que les sciences sont un formidable moteur de changement de notre quotidien. Et plus de savoir signifie moins d’arbitraire dans les processus de décision, plus de pertinence, parfois même plus de justice. La gestion publique et les exigences de bonne gouvernance supposent une forte capacité de construire et d’associer des connaissances plurielles, qu’il s’agisse d’économie, d'environnement, de transports, d’énergie, de santé, d’action sociale ou encore de sécurité. Qui est mieux positionnée au cœur de l’inter- et de la transdisciplinarité que l’Université ? Qui mieux qu’elle pourrait faire le lien entre les savoirs et la transformation des politiques publiques ?

J’aimerais aussi profiter de cette tribune pour évoquer le statut parfois précaire de nombreux collaborateurs de nos Universités, en particulier celui des chercheurs, des assistants ou des doctorants. Ces forces vives manquent fréquemment de perspectives à long terme. Ils sont victime du gaspillage des compétences lorsque les processus de recherche sont interrompus ou que les statuts changent. On peut comprendre que la dynamique de formation impose de se séparer de personnes qualifiées et aguerries. Mais la course à la performance, plus particulièrement dans les sciences humaines, a pour effet d’amputer l’institution de compétences compétitives et de ressources concurrentielles. Et d’affaiblir le potentiel d’excellence de l’Université. Vous l’aurez compris, je milite pour que notre pays consacre le statut du chercheur, au service de la continuité et de la qualité des productions scientifiques.

Enfin, si l’on parle d’efficience, je considère que certains axes d’évaluation de nos Hautes écoles sont à repenser. La capacité de penser et de transmettre les savoirs doit retrouver sa place légitime dans ces processus. Les stratégies de course aux subsides et aux contrats de recherche ou celles fondées sur le nombre de publications et de conférences satisfont d’abord les critères des classements internationaux. C’est insuffisant.

Au-delà de mon propos engagé, parfois critique, je considère que l’Université est un espace merveilleux, une chance inouïe pour notre jeunesse et notre population. La société bénéficie de ses enseignements, de la recherche qui y est entreprise et des échanges de toute sorte qui s’y pratiquent. Faire vivre l’Université et lui donner un sens constitue d’autre part un privilège. L’Université doit donc vibrer avec le monde et le nourrir.

La science vit dans la Cité et n’a de sens que pour la Cité. L’Université doit continuer d’être est un instrument essentiel au Vivre ensemble, au nom de l’intérêt général.