L’égalité en droit, l’égalité des chances et l’égalité dans les faits

 

Les paroles prononcées font foi.

 

Madame la Présidente,
Madame la Cheffe du service,
Mesdames les oratrices,
Mesdames et Messieurs les invités,


C’est un grand honneur pour moi de m’adresser aux membres de la plus importante association professionnelle de femmes juristes en Suisse. Depuis huit ans, votre organisation met en valeur les droits de la femme par le biais de la recherche genre en science juridique et elle renforce la collaboration nationale et internationale entre les femmes juristes.


J’apprécie à sa juste valeur votre engagement pour que les femmes accèdent à un plus grand nombre de chaires universitaires et que les cursus universitaires correspondent mieux à leurs besoins.
En tant que présidente du Conseil national, je rends hommage aux précieuses compétences que vous mettez au service du bien commun. En tant qu’ancienne présidente de la Commission fédérale pour les questions féminines, j’encourage votre lutte pour les droits des femmes.
Il est en effet très réconfortant de savoir que des expertes examinent les nouvelles normes sous l’angle de leur conformité avec l’article 8 de la constitution fédérale sur l’égalité entre tous les êtres humains.
Je salue aussi très cordialement la responsable et les collaboratrices du Service vaudois de l’égalité. Depuis 1991, vous luttez contre le carcan des rôles traditionnels qui emprisonnent les femmes et les hommes. Vous avez tout mon soutien dans votre action pour que chaque Vaudoise et chaque Vaudoise puisse se développer et vivre selon ses aspirations et ses besoins.


1) Historique
L’action des unes et des autres prolonge celles des femmes innombrables qui se sont battues, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, pour leur juste place dans la société. Elles s’en sont prises d’abord aux fléaux de l’alcoolisme et de la prostitution mais elles ont revendiqué dès le départ l’égalité des droits politiques et civiles. Celles qui nous ont précédées se sont aussi engagées pour l’éducation ménagère. Elles ont défendu les associations d’institutrices et de sages-femmes et se sont réunies en associations ouvrières.


Au 20e siècle, le suffrage féminin est devenu le noyau central de la lutte des femmes. La conviction d’être les égales des hommes s’est renforcée pendant les deux guerres mondiales. Pendant la mobilisation de 39-45, les femmes ont apporté la preuve qu’elles pouvaient faire marcher le pays.
Portées par cette nouvelle conscience d’elles-mêmes, les Vaudoises ont été les premières à conquérir le droit de vote et d’éligibilité cantonal il y a un demi-siècle. La même année, la première tentative à l’échelon fédéral s’est soldée par un échec cuisant: les deux tiers des hommes ont glissé un non dans l’urne et il a fallu attendre 1971 pour que les citoyennes suisses obtiennent enfin les droits politiques.


2) Egalité dans les faits
Il ne faut jamais perdre de vue que l’égalité des chances des femmes sur la scène politique reste la condition sine qua non d’une égalité de faits entre les sexes. Quatre décennies après la conquête du droit de vote, la représentation équitable des femmes en politique reste un rêve lointain.
L’initiative des quotas a été refusée et les progrès sont lents. Bien sûr, la part des femmes augmente à chaque élection mais reconnaissons-le: l’article 8 de notre constitution restera déclamatoire tant que les femmes seront sous-représentées de manière si flagrante dans notre système politique.
Aussi longtemps que les femmes resteront minoritaires là où les décisions se prennent et dans tous les champs de la politique, les organisations féminines et féministes ne désarmeront au sein de la Commission fédérale pour les questions féminines.


Le fait est que «plus il y a de prestige et de pouvoir, moins il y a de femmes». Lors des élections de 2007 à la Chambre du peuple, trois sièges sur dix sont revenus à des femmes. Et ce rapport baisse à deux sur dix au Conseil des Etats qui jouit d’une aura particulière avec ses 46 élus cantonaux.
La situation n’est pas plus reluisante dans les cantons et les communes. Après l’enthousiasme des années septante, on assiste même à une érosion du nombre des élues féminines en certains lieux. Je vois trois raisons à ce déséquilibre aussi regrettable qu’anticonstitutionnel.
Premièrement, l’exclusion des femmes de la politique a une longue tradition. Il a même fallu que le Tribunal fédéral intervienne pour mettre au pas les hommes d’Appenzell Rhodes-Intérieures au début des années nonante.
Deuxièmement, les règles de notre jeu politique ont été choisies par nos collègues masculins. Je ne saurais à cet égard assez remercier l’Association des femmes juristes Suisse pour leur contribution à la transformation de l’esprit des lois de notre pays en faveur de l’égalité en droit, de l’égalité des chances et de l’égalité dans les faits.


3) Alléger le fardeau des femmes
Troisièmement, même si les femmes jouissent des mêmes conditions formelles, il leur est toujours plus difficile qu’aux hommes de se porter candidate et de gagner une élection. Cela s’explique, entre autres, par la répartition traditionnelle inéquitable des rôles entre femmes et hommes.
Aujourd’hui encore, les femmes assument presque toujours seules la charge de la famille, de l’éducation et des relations sociales. Le partage des tâches domestiques avec les hommes reste exceptionnel.
De plus en plus actives professionnellement, elles portent un triple fardeau quand elles s’engagent en politique. Si elles parviennent malgré tout à entrer dans les législatifs ou les exécutifs, elles ne bénéficient pas du même soutien que les hommes de la part des lobbies les plus influents.
Pour espérer être élues, les femmes doivent pouvoir compter d’abord sur leur partis, puis sur les organisations féminines, comme la vôtre, et finalement sur l’électorat féminin.


Je dis bien espérer car même quand elles réussissent à figurer en tête de liste électorale, les candidates n’ont pas toutes les mêmes chances. La représentation féminine varie considérablement selon les partis.
Si l’on veut entrer au Conseil national, il vaut mieux être de gauche et alémanique que bourgeoise et latine. Le PS et les Verts offrent également de meilleures perspectives aux femmes qui veulent accéder aux Parlements cantonaux.

Au Conseil des Etats qui est généralement élu au système majoritaire et dans les gouvernements cantonaux, la plupart des femmes font en revanche partie du PRD et du PS.
Après les partis, les organisations féminines et l’électorat féminin, un quatrième acteur influence la représentation des femmes sous la Coupole: il s’agit de la presse.


4) Devenir un personnage public
Quand les journalistes prendront-ils conscience que l’égalité des chances des candidates féminines dépend aussi d’eux?
Et quand les partis accepteront-ils d’investir dans les campagnes électorales pour profiler les candidatures féminines? La visibilité publique des femmes est un enjeu et la Commission fédérale pour les questions féminines prend régulièrement contact tant avec les partis qu’avec les médias pour le leur rappeler. Elle fait aussi des recommandations très pratiques aux candidates et à l’électorat féminin avec son slogan devenu célèbre: «Voter femmes».
Mais que voit-on aujourd’hui?


Tous les partis et les médias reconnaissent la main sur le cœur qu’une représentation paritaire des sexes est indispensable en politique. «Oui, mais…» Les «mais» ne tardent pas à suivre cette belle profession de foi.
Les partis accusent les médias de ne pas jouer le jeu et de ne pas ou de mal récompenser leurs efforts pour promouvoir les femmes en politique.
«Notre tâche est de rendre compte des faits et la transformation du paysage politique vers une plus grande égalité entre les sexes est d’abord l’affaire des partis», réplique la presse.


Cette partie de ping-pong peut durer indéfiniment si, hormis quelques exceptions, partis et médias continuent de refuser de donner aux femmes la place qui leur revient. Le nombre de suffrages est toujours proportionnel à la présence médiatique car les électeurs n’ont pas d’autres moyens de connaître les candidats.
On peut se demander pourquoi les journalistes font-ils systématiquement appel à Thérèse Meyer pour parler de la famille et de l’assurance maladie, à Martine Brunschwig-Graf au sujet des relations internationales, à Josiane Aubert sur la science et la recherche, à Sylvie Perrin-Jacquet pour en savoir plus sur l’armée, à Adèle Thorens à propos d’économie et de taxes, à Ada Marra pour les institutions politiques, à Anne-Seydoux-Christe pour les questions juridiques ou encore à Maria Roth- Bernasconi sur les problématiques du «genre». La réponse est simple: parce que ces femmes sont visibles grâce à leur mandat parlementaire. Les représentants des médias sont perpétuellement à la recherche de nouvelles têtes, de nouvelles voix et de nouvelles idées. Les femmes qui ont des ambitions politiques doivent donc attirer leur attention.


5) Construire son image en participant à la réflexion politique
Participer activement à la réflexion politique est une bonne manière de se mettre sous les feux des projecteurs et de construire son image publique. Les femmes feront un pas de plus vers leur élection si elles savent manifester leurs compétences et leurs connaissances pointues dans des domaines précis. Quand aux partis, ils doivent équilibrer les plateaux des débats télévisés et ouvrir la voie à des femmes encore méconnues.


A chaque élection, la Commission fédérale pour les questions féminines rappelle la SSR à son rôle de valorisation des candidates. Elle presse tous les médias de vouer une plus grande attention aux femmes.
Pour se défiler, les médias prétextent l’obligation de traiter chaque candidat de façon égale et de refléter la réalité actuelle. Mais à qui fera-t-on croire que la presse n’est qu’un miroir passif des événements?
Jour après jour, les médias forgent notre perception du monde et de ce qui se passe autour de nous. Les débats à la radio ou à la télévision forment l’opinion. Les médias par tous les moyens cherchent à créer l’événement et à influencer le cours des choses en politique.


L’objectivité des comptes rendus est aussi un leurre. Tout journaliste est soumis aux critères de la nouveauté et de l’intérêt du public.


6) Exiger un temps de parole proportionnel
Les organisations féminines n’exigent pas de traitement de faveur, juste un temps de parole proportionnel au nombre de candidatures féminines. Même ainsi, leurs chances sont plus faibles que celles des candidats masculins car les listes électorales sont rarement complètement paritaires.
J’en viens aux exigences posées aux politiciennes.
Les journalistes ont tendance à avoir la dent dure avec les femmes. Comme si pour oser se risquer sur la scène politique, il fallait être deux fois plus compétente qu’un homme.
Je pourrais revenir sur tout ce qui a été reproché à la nouvelle conseillère fédérale Widmer-Schlumpf lorsqu’elle est entrée au Conseil fédéral. Et à la manière dont certain parlementaire du parti rival a osé la traiter durant la session de printemps.
Autre exemple: quand un président fait respecter le temps de parole et l’ordre au sein du Conseil national, on loue sa fermeté, sa poigne, son sens de l’égalité de traitement, son respect de l’institution, que sais-je encore... Quand c’est une femme (et latine en plus) qui agite la clochette, on la traite de maîtresse d’école.


Il faut aujourd’hui encore déployer beaucoup d’autorité pour que les parlementaires acceptent sans ricaner la houlette d’une femme. Et je ne parle pas des journalistes qui font chorus et se montrent parfois plus rétrogrades que les élus fédéraux.
Ainsi, lorsque Micheline Calmy-Rey a été élue au gouvernement, l’hebdomadaire alémanique «Weltwoche» a parlé de la première grand-mère parmi les sept sages. Qui se souvient de l’élection du premier grand-père?


Et est-ce qu’avoir des enfants et des petits enfants ne vaut pas aussi la peine d’être mentionné pour les hommes qui font de la politique? L’an dernier, le président du Conseil des Etats Christoffel Brändli a dit la place que ses petits enfants prenaient dans sa vie. Cela est passé inaperçu.


Admettons maintenant qu’une femme soit parvenue à faire l’éclatante démonstration de ses compétences: on lui reprochera de singer les hommes et de mettre entre parenthèse sa nature féminine. On la stigmatisera comme les «hommasses» des caricatures du début du XXe siècle. Ses dons exceptionnels nuiront peut-être même à sa carrière politique.


7) Lutter contre les stéréotypes
Pour être admise dans l’arène politique, la femme doit, encore et toujours, correspondre à l’image de la mère bienveillante, qui choie ses enfants et leur apporte soutien et protection. Cet archétype ne pèse pas sur les épaules des hommes.
Peut-on réconcilier le fait d’être une femme et l’engagement politique?
Je pense que oui. C’est possible si on éveille la conscience de la parité chez les petites filles et chez les petits garçons. Dès l’école enfantine, les bambins doivent apprendre comment l’égalité des droits et des chances entre les sexes se traduit dans la vie quotidienne et dans les faits. C’est possible si on mène la chasse aux lieux communs et aux stéréotypes sur la féminité et la masculinité qui fleurissent encore et toujours dans l’imaginaire collectif.


Et puis femmes et hommes politiques doivent, une fois pour toutes, être évalués à la même aune. Comme les politiciens, les politiciennes ont le droit d’être normales et de faire de la politique comme elle l’entendent. Les femmes ne pensent pas et n’agissent pas toutes de la même manière. En tant qu’individu, elles ont une ligne de conduite et une philosophie qui leur est propre.
Si en général, les femmes amènent des expériences différentes de celles les hommes, c’est que leur vie est différente. Cette richesse et cette variété sont déterminantes pour le développement et la pérennité de notre société et de notre système politique.


Des citoyennes et des citoyens libres de s’exprimer et respectueux des besoins des autres, voilà le but du long chemin vers l’égalité de droit et de fait entre les hommes et les femmes. «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»


Je vous remercie de votre attention.