La version orale fait foi
« La démocratie en Europe vingt ans après les premières élections libres à l’est du mur de Berlin »
Monsieur le président,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Chers collègues,
Permettez-moi en préambule d’adresser mes vifs remerciements au Sénat de la république de Pologne pour son invitation et pour l’excellence de l’organisation de notre rencontre. C’est un honneur pour moi d’y participer et une grande émotion de fouler le sol de la ville emblématique des nouvelles institutions démocratiques polonaises.
En embrassant Gdansk du regard, on mesure la justesse de cette expression: «Une porte vers l’Europe du Nord». C’est l’un des plus importants ports de la mer baltique et on y respire l’air du grand large. Moins salé mais encore plus grisant, on sent aussi à Gdansk le souffle de l’histoire et de la démocratie. Ce fut en particulier le cas ce matin, avec la très émouvante visite au monument des travailleurs du chantier naval, à la place de la Solidarité.
On célèbre cette année l’anniversaire d’un événement considérable que personne n’avait prévu : la chute du mur de Berlin. Mais l’histoire a commencé ici, en 1970, puis en 1980, par la grève des travailleurs du chantier naval de Gdansk, grève qui a marqué un tournant décisif de l’histoire mondiale. En déposant 21 revendications politiques, sociales et économiques, le mouvement Solidarnosc a enlevé la première pierre du mur de Berlin.
Ces revendications contenaient les bases de la nouvelle république de Pologne et aussi d’une Europe nouvelle et d’un monde nouveau. Et ce n’est que justice que ce document fasse partie aujourd’hui du registre de la «Mémoire du monde de l’UNESCO».
Ces revendications ont constitué un programme d’action politique. Un programme, comme le disait le président Lech Walesa ce matin, qui répondait aux attentes des gens. Un programme clair et simple, visant à organiser la société de façon équilibrée, respectueuse des personnes, un programme fondé à la fois sur la solidarité et sur la liberté, deux valeurs qui se nourrissent l’une de l’autre. Des valeurs qui sont toujours un peu orpheline si l’on considère l’une sans l’autre.
Si la Pologne a renoué au printemps 1989 avec le pluralisme politique, c’est grâce à la ténacité du grand mouvement social et de la société civile. La table ronde entre Lech Walesa et le général Jaruzelski a débouché sur les premières élections libres d’Europe centrale et orientale après la seconde guerre mondiale.
La Pologne est entrée au Conseil de l’Europe en 1991, elle a adhéré à l’Union européenne et à l’Espace Schengen en 2004. Elle a signé le Traité de Lisbonne le 10 octobre dernier.
Quel parcours et quel courage! J’aimerais exprimer aux Polonaises et aux Polonais toute mon admiration pour le travail accompli. A ceux qui prédisaient que l’histoire mondiale s’arrêterait avec la chute des idéologies, la Pologne a démontré qu’il n’y avait pas de «crise du futur», ni d’«effacement de l’avenir» et que l’idée de progrès n’était pas morte.
«Rien ne se fait sans les hommes, rien ne dure sans les institutions», disait Jean Monnet. Et il faut nous entendre sur ce que nous appelons « institutions ». S’agit-il d’une administration, de directeurs et de bureaux ? Non ! Le monde serait bien triste si les institutions se bornaient à répartir les parcelles de pouvoir de façon régalienne entre quelques personnes. Les institutions sont d’abord l’émanation du peuple. Elles représentent d’abord l’organisation qu’une société se donne. Une organisation portée par des valeurs, par une histoire commune, par un destin commun. Les institutions et leur construction peuvent paraitre parfois liberticides et contraignantes. Et c’est là tout le paradoxe : organiser collectivement la société sans limiter plus que nécessaire les prérogatives individuelles. Trouver, encore et toujours, l’équilibre entre liberté et solidarité.
Au lendemain des crises et des traumatismes du XXe siècle, il faut faire des choix. Pas seulement celui de juger le passé, une entreprise toujours délicate tant il peut paraître simple de juger les actes d’hier à l’aune de critères d’aujourd’hui. Mais il faut surtout faire le choix de retirer de son passé les enseignements qui permettent de progresser.
Les valeurs de liberté qui ont rassemblé les Polonais sont désormais communes à tous les Etats européens. Elles se reflètent dans leurs constitutions, leurs institutions et leurs législations. Avec bien sûr des traits particuliers, selon l’histoire et les événements traversés par chacun. Je le dis en conscience, la Suisse partage avec les autres Etats européens une histoire longue de dizaines de siècles, une histoire qui ne se résume pas aux 50 dernières années ou à l’Union européenne, mais une histoire qui a certainement connu un tournant majeur avec la disparition du rideau de fer.
Mesdames et Messieurs, chers collègues,
Suffit-il aujourd’hui d’avoir des institutions dites «démocratiques» pour être une démocratie achevée et accomplie? Certainement pas, car la démocratie n’est pas un but qu’on atteint une fois comme le sommet d’une montagne. La démocratie est d’abord un chemin, guidé par un idéal d’égalité. Si nous voulons que nos institutions restent réellement l’émanation du peuple et qu’elles visent le bien commun, nous ne pourrons jamais baisser la garde. La démocratie n’est pas un acquis, c’est un processus d’apprentissage permanent.
En période de crises, et notre continent en a vécu de nombreuses, la démocratie est parfois remise en question. L’accélération des changements au sein du monde du travail et la récente crise financière accentuent la peur des citoyens de ne pas pouvoir faire face à leurs obligations.
Ce repli sur soi est néfaste et encourage la résurgence de groupes et de systèmes autoritaires promettant des jours meilleurs. Gardons-nous de telles illusions et rappelons ce que nos prédécesseurs ont fait avant nous en 1989 : lorsque la société doit faire face à des difficultés, il appartient à chacune et à chacun de relever le défi.
Quand le citoyen est appelé aux urnes, quand il sanctionne la politique menée par les élus, il garde prise sur son destin. La démocratie suisse reconnait à chaque citoyen le droit de réunir 2 ou 3% du corps électoral et de faire voter l’ensemble du peuple suisse sur une nouvelle idée ou contre une loi adoptée par le Parlement. C’est un bon moyen de contrer le sentiment d’impuissance des citoyens face aux crises systémiques de portée universelle.
La fin de la guerre froide n’a pas seulement réuni deux grandes régions européennes. Elle a aussi eu des conséquences immenses sur les relations internationales et la compréhension des enjeux globaux. Alors que tout avait été presque figé durant près de 30 ans, l’ouverture de 1989 a permis d’intensifier les relations bilatérales et multilatérales, encore favorisées par la mondialisation économique et sociale.
Cette évolution a représenté un défi particulièrement important pour les pays neutres, comme la Suisse, favorisant l’émergence de nouvelles réflexions face aux nouveaux rapports de force mondiaux, tant économiques que politiques. Mon pays participe ainsi, avec ses moyens et son expérience, à la réforme des institutions internationales pour les adapter à la nouvelle donne géopolitique. C’est ainsi qu’au moment où elle va assumer la présidence du Conseil des ministres du Conseil de l’Europe, la Suisse se propose de réformer – avec ses partenaires – la Cour européenne des droits de l’homme, une magnifique institution de la réalité démocratique en Europe.
Nos pays doivent être toujours des acteurs fiables dans l’application des règles, tacites ou non, qui prévalent dans les relations internationales ; nous devons pour cela privilégier une attitude de dialogue et d’ouverture tant sur les plans social, économique, politique et culturel ; cela nécessite l’envie de progresser ensemble, l’encouragement de valeurs, comme l’égalité, qui doit valoir autant entre les institutions, les Etats qu’entre les personnes, comme la solidarité, parce qu’au fond nous ne pouvons progresser qu’ensemble, et cela nécessite de placer haut des principes comme la bonne foi et la transparence dans les relations.
Je suis convaincu que, dès 1970 et 1980, ici à Gdansk, des hommes et des femmes sensibles aux valeurs de liberté, de solidarité et d’égalité, ont lancé un mouvement qui a pu aboutir à la chute du mur de Berlin, qui a conduit à l’élaboration de nouvelles relations entre les Etats et qui a finalement ouvert de nouvelles perspectives au continent européen.
Que faut-il en retenir pour nos réflexions et nos travaux parlementaires ?
Tout d’abord, que nous avons toujours le choix, le choix d’entreprendre, de créer, de rapprocher, de coopérer. Cela vaut pour les Parlements dans leur ensemble, mais en particulier encore plus pour les Sénats, qui jouent souvent le rôle de conscience politique dans nos différents pays. Ensuite, qu’il appartient aux parlements – à qui sans cela ? – d’assurer qu’il n’y ait pas de décalage ou de distance entre la population pour laquelle nous travaillons et le travail politique que nous menons.
Je vous remercie de votre attention.