Who ? What ? Where ? When ? Why ?  Depuis cent ans, l'Agence télégraphique suisse respecte la règle des cinq W établie par la presse anglo-saxonne. Elle reprenait les mêmes questions fondamentales qu'énumérait Quintulien, vingt siècles plus tôt, en les complétant par "comment" dans sa fameuse règle des circonstances en rhétorique: Quis ? Quid ? Ubi ? Quibus auxiliis ? Cur ? Quomodo ? Quando ?

Les agences de presse ont dès le début été marquées par un souci de concision avec le schéma de la pyramide inversée. Le chapeau contient l'essentiel, ensuite ce qui est important puis les détails. Au commencement, ce furent des exigences de rapidité et de coût qui imposèrent cette pratique ainsi que la crainte des difficultés de transmission. Ces nécessités économiques et techniques ont conduit à une règle de clarté particulièrement appréciée dans un monde menacé par la surinformation.

Aller à l'essentiel, c'est aujourd'hui pratiquement aller à contre-courant. L'ATS rend ainsi un service devenu indispensable en cette époque où le superficiel, le marginal, l'emportent souvent sur le fond, sur l'essentiel.

L'ATS rend un deuxième précieux service; elle s'efforce d'observer une stricte objectivité en préférant les faits aux commentaires. Ainsi ses dépêches ont-elles été reprises de la communiste Voix ouvrière à la très libérale Gazette de Lausanne, de la socialiste Tagwacht à la radicale NZZ. Comment en aurait-il pu aller autrement puisqu'il s'agissait pour elle de travailler pour les journaux de toute tendance et de toute obédience ?

L'ATS enfin rend un troisième service, irremplaçable celui-là, en donnant des racines helvétiques à l'information. Chaque jour, à chaque heure, elle rappelle par son action que si la diversité du pays est la caractéristique la plus visible, son unité en est la plus essentielle. Et le timbre-poste émis à l'occasion de votre centenaire symbolise bien le resserrement des liens unissant les diverses régions linguistiques et culturelles du pays.

Les agences de presse, grâce à leur efficacité, ont largement battu les services des ambassades. Que ce soit Charles-Louis Havas le Français, Bernard Wolff l'Allemand ou Julius Reuter l'Anglais, tous ont compris l'importance de la rapidité et de l'exactitude de l'information. Dès la première moitié du XIXe siècle, leur devise a été "toujours plus vite".

L'ATS est venue plus tard en 1895 mais s'est nourrie des mêmes principes.

Parmi ses premières nouvelles "parlementaires", si je puis dire, figure celle que l'ATS diffusait le 5 août 1895 sur la noyade du conseiller national radical tessinois Leone De Stoppani et de son fils dans le lac de Lugano. Depuis 1895, il n'est pas un débat parlementaire, pas une conférence de presse gouvernementale, pas un congrès politique qui n'ait été dûment relaté.

Pierre Viansson-Ponté, du Monde, avait parlé de l'AFP comme du pain gris de la presse française. Quel jugement injuste alors que la somme des dépêches d'agence constitue une mine inépuisable pour les historiens et les chercheurs.

La démocratie directe implique une communication continue à tous les niveaux de la vie publique entre les citoyens et les autorités. La presse joue un rôle essentiel dans ces échanges. Et à la base des ces échanges, il y a les agences de presse et leurs nouvelles abondantes. Mesdames et Messieurs, l'affirmation d'Aristote selon laquelle la démocratie n'était viable que dans de petites entités s'est révélée fausse grâce à votre action.

Il est clair pour tout démocrate qu'avec une presse libre, la démocratie devient incontournable dans tout régime politique. Une liberté de la presse écornée même partiellement finirait par mourir avait dit le président Jefferson. Soyons donc vigilants lorsqu'il s'agit du respect effectif des droits de la presse malgré les tentations que le monde politique peut éprouver parfois.

L'ATS a su s'adapter aux exigences d'un monde en plein changement. Le mérite en revient à ses responsables d'aujourd'hui qu'il faut féliciter pour ce centenaire et pour l'esprit créatif qui les habite au moment d'aborder leur deuxième siècle.

L'ATS n'a pas raté le virage de l'électronique et elle est ainsi en mesure de satisfaire les demandes d'une clientèle toujours plus exigeante.

Inutile de dire que la recherche de la vérité et de l'objectivité implique un haut niveau tant sous l'aspect technique que du point de vue moral et éthique. L'ATS a toujours su relever ce défi. 1995 marque les 50 ans de la fin de la seconde guerre mondiale. Nul n'a oublié que pendant les années de cette tragédie et malgré les contraintes de l'époque, l'ATS a eu une voix et en langue française c'était celle que d'aucuns jugeaient terne, voire monocorde, de M. Rossier qui rythmait les journées de toute une population au moment de ses quatre bulletins radiophoniques quotidiens de 7 h 15, 12 h 45, 19 h 15 et 22 h 30, si je ne m'abuse. Ses bulletins ont dit la vérité à l'Europe entière et les commentaires de René Payot, qui ont été la voix de l'espérance pour tant de Français et de Belges, ont pu s'appuyer sur les bases solides des dépêches ATS.

Au moment où l'ATS, après avoir tourné un regard sur son prestigieux passé, s'apprête à entrer dans un siècle nouveau, je lui adresse les salutations cordiales de l'Assemblée fédérale. Je forme le voeu que, demain comme aujourd'hui, l'ATS puisse remplir sa haute mission en rendant toujours ses trois services: aller à l'essentiel, y aller dans l'objectivité et par-là, permettre à mon pays de resserrer ses liens par des nouvelles dont les choix et les origines sont helvétiques.

Reporters, journalistes, patrons de presse ont mis l'Histoire à la Une. Ils méritent à leur tour la Une de l'Histoire.