Mesdames et Messieurs,

Lors d'un passage à la Bibliothèque nationale à Paris, Rainer-Maria Rilke notait: "Je suis assis et je lis un poète. Il y a beaucoup de gens dans la salle, mais on ne les sent pas. Ils sont dans les livres. Quelquefois, ils bougent entre les feuilles. Ah! qu'il fait bon d'être parmi les hommes qui lisent! Pourquoi ne sont-ils pas toujours ainsi ?"

Hélas, ils ne le sont pas toujours ainsi. Ils font parfois de la politique, ce qui leur permet. comme aujourd'hui, d'avoir le privilège de féliciter et de dire merci.

Le sociologue Georges Gurvitch parlait de sociétés qui "...ont tendance à produire le temps de longue durée et au ralenti, parfois le temps cyclique, enfin le temps en retard sur lui-même". C'est pourquoi on dit de ces sociétés qu'elles ne vivent pas "dans leur temps" ou qu'elles vivent "en dehors de leur temps" ou "en dehors du temps". Le temps en retard sur lui-même, les répétitions de l'histoire, j'ai parfois le sentiment que Gurvitch décrivait le modèle helvétique.

Voyez la Bibliothèque nationale. La décision de la créer fut dans notre pays l'objet d'une lente maturation. L'idée remonte à la République helvétique dont le ministre des arts, Philippe Albert Stapfer, avait pensé doter la Suisse d'une Bibliothèque nationale inspirée du modèle français, en prélevant ce qu'il y avait de mieux dans chaque institution existante. Il a alors fallu de longues années pour éloigner le spectre de la confiscation et pour s'assurer que la guerre des bibliothèques n'aurait pas lieu !

En 1893, le Parlement repoussa la proposition visant à charger la bibliothèque centrale du Parlement et de l'administration fédérale de recueillir les Helvetica. En juin de l'année suivante, il institua la Bibliothèque nationale par un arrêté fédéral. C'est en 1911 qu'une loi fut élaborée. La Bibliothèque nationale s'est fidèlement acquittée de sa mission de recueillir, de conserver et de mettre à disposition du public les Helvetica. Une claire distinction des tâches était établie entre la Bibliothèque bourgeoisiale de Lucerne dont la mission était de collectionner les Helvetica antérieurs à la fondation de la Confédération et la Bibliothèque nationale devait recueillir toutes les publications faites sous l'Etat fédéral.

1893, 1911. Ce n'est qu'en 1928 - toujours les temps de longue durée - que fut créé un catalogue collectif suisse répertoriant les ouvrages étrangers conservés dans les bibliothèques suisses.

Mais pour la Bibliothèque nationale, il n'y a pas seulement les temps en retard sur eux-mêmes, il y a aussi les répétitions de l'Histoire. En Suisse, elles sont souvent d'ordre pécuniaire. Pour les bibliothèques, les difficultés furent aussi financières. Il s'ensuivit des carences de personnel et de problème de stratégie. La Bibliothèque nationale a alors perdu sa position dominante. Dans son message de 1992, le Conseil fédéral constatait qu'elle ne remplissait pas les exigence d'une bibliothèque moderne ni du point de vue scientifique, ni du point de vue des services proposés aux usagers

Le Parlement s'est préoccupé de cette question. Une nouvelle loi sur la Bibliothèque nationale a été adoptée le 18 décembre 1992 à l'unanimité des 158 conseillers nationaux et des 45 conseillers aux Etats présents lors de la votation finale. Ce vote montre l'importance que le Parlement attache à l'existence d'une Bibliothèque nationale suisse performante et jouant pleinement son rôle.

Après les répétitions, revenons aux lenteurs de l'histoire. Par l'ordonnance de Montpellier de 1537, François Ier a enjoint aux éditeurs de déposer auprès de l'abbé Melin de Saint Gelais, qui avait la charge de la librairie du château de Blois, toutes les oeuvres dignes d'êtres vues et les livres imprimés mis en vente dans le royaume. Grâce à ce principe révolutionnaire, la prééminence de la Bibliothèque nationale de France a pu être affirmée. Ainsi est-elle devenue l'une des mémoires du monde. Pourquoi notre Bibliothèque nationale ne pourrait-elle pas pleinement et encore mieux jouer son rôle de mémoire de la Suisse ? Vous l'avez compris, nous plaidons pour l'introduction dans les délais les plus brefs de l'obligation du dépôt légal dans notre pays. Y a-t-il un François Ier au Conseil fédéral ? Quant à vous, M. Jauslin d'Auvernier, je suis sûr que vous êtes prêt à jouer les abbés Melin de Saint Gelais... Plus sérieusement, le dépôt légal est le type même de question qui peut et doit trouver une solution s'il y a une volonté politique. En l'occurrence, elle existe puisque le Conseil national s'est prononcé à ce sujet et a adopté un postulat dans ce sens. Nous attentons du Conseil fédéral qu'il concrétise ce mandat.

Une des caractéristiques de la Suisse est sa diversité. C'est la plus apparente. Ainsi, dans notre petit pays, il n'y a pas moins de quelque 6000 bibliothèques qui comptent 70 millions d'ouvrages. Il est dès lors temps de se souvenir aussi que la deuxième caractéristique de la Suisse est son unité. C'est la plus nécessaire. M. Hans-Peter Tschudi, ancien conseiller fédéral, l'a dit l'année du 75e: "Notre Bibliothèque nationale n'a jamais travaillé pour elle-même mais en étroite liaison avec les autres bibliothèques publiques ou privées ainsi que les centres de documentation". C'est ainsi qu'elle est devenue un important facteur de cohésion du point de vue de la politique linguistique. Sa particularité est d'être la seule institution, parmi les bibliothèques, qui soit véritablement spécialisée dans le domaine suisse.

Aujourd'hui il est absolument nécessaire de mettre en place un réseau de gestion documentaire performant et économique. Chaque bibliothèque sera ainsi à même de communiquer avec d'autres sans passer par un noeud central.

On le sent bien la Bibliothèque nationale connaît maintenant un nouvel essor et la célébration du centenaire doit marquer un nouveau départ.

L'anniversaire d'aujourd'hui est aussi l'occasion de rendre hommage aux directeurs qui se sont succédés à la tête de cette maison: Johannes Bernoulli (1895-1908), Marcel Godet (1909-45), Pierre Bourgeois (1946-1962), Roland Ruffieux (1963-1965), Franz Georg Maier (1966-1989), Jean-Frédéric Jauslin (dès 1990) et son adjoint Rätus Lück, ainsi qu'aux présidents successifs de la commission de la Bibliothèque centrale, et particulièrement à M. le Professeur Egon Wilhelm, l'actuel titulaire qui est un utilisateur assidu qui apporte beaucoup d'idées et fait des propositions appréciées par le personnel. A chacun va notre gratitude.

Collecter, stocker, conserver, communiquer. Ces grandes missions de toute Bibliothèque nationale ont constitué de tout temps des défis presque contradictoires auxquels les responsables ont été confrontés. Leur mission est irremplaçable et au nom de l'Assemblée fédérale, je forme des voeux chaleureux pour l'avenir de notre institution.

Puisse la Bibliothèque nationale, comme sa soeur de Paris, mais à notre mesure helvétique, devenir elle aussi une Très Grande Bibliothèque.