M. le Directeur général de l'UNESCO,
Mme. le Haut - Commissaire des Nations Unies pour les droits de l'homme,
M. le Représentant de l'Organisation des Nations Unies,
M. le Président du Conseil d'Etat de la République et du Canton de Genève,
Mesdames, Messieurs,
Lorsqu'on est à Genève, et qu'on y représente la Suisse dans une cérémonie dédiée à la liberté de la presse, comment ne pas faire référence à celui qui, il y a plus de deux siècles déjà, ici même, mettait la puissance de sa pensée et le mordant de sa plume au service de la liberté - Voltaire. Voltaire, auquel on attribue cette phrase qui, aujourd'hui encore, garde toute sa pertinence : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire".
Juste une phrase, certes. Juste quelques mots. Mais des valeurs fondamentales : l'affirmation de ses propres convictions comme préalable et comme corrolaire à l'expression des convictions de l'Autre. Le respect mutuel qui en découle. La solidarité que ce respect appelle et l'engagement actif que cette solidarité implique.
Ces mêmes valeurs semblent avoir inspiré le Conseil Fédéral lorsque, en 1993, il a fixé les orientations de sa politique étrangère, mettant au premier plan le maintien et la promotion de la sécurité et de la paix et l'engagement en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et des principes de l'Etat de droit.
Dans ce monde, la Suisse n'est pas un observateur passif, voire indifférent. La Suisse est partie prenante, en Europe et dans le monde.
Elle est partie prenante au plan international, même s'il est vrai qu'elle est un des derniers Etats à ne pas faire partie de l'Organisation des Nations Unies. En effet, le Conseil fédéral a fait de l'adhésion une priorité, parce que les objectifs de sa politique étrangère coïncident avec ceux de l'Organisation et que notre pays témoignera ainsi de son attachement à la communauté des Etats et de son ouverture au monde.
Cette ouverture se traduit par l'accueil à Genève, grâce à l'action concertée de la Ville, du Canton et de la Confédération, de 17 organisations internationales, de plus de 120 organisations non gouvernementales et de quelque 140 missions permanentes. Cela se traduit aussi par un engagement substantiel dans de nombreuses organisations spécialisées de l'ONU. La cérémonie d'aujourd'hui et la réunion d'experts qui y fait suite en sont un exemple et je ne voudrais pas manquer de remercier ici M. Koïchiro Matsuura, Directeur général de l'UNESCO, d'avoir, en cette année symbolique, choisi la Suisse pour la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse.
Au plan européen aussi, la Suisse est partie prenante. Elle entretient des relations étroites avec tous les pays européens. Elle joue pleinement son rôle au Conseil de l'Europe et a su, lorsque l'occasion lui en a été donnée, tenir le devant de la scène à l'OSCE.
Maintenir et promouvoir la sécurité et la paix, c'est promouvoir d'abord la démocratie - et il n'y a pas de démocratie sans droit à la liberté d'expression et d'information. Nous savons tous, hélas, le rôle néfaste que les médias peuvent jouer lorsqu'ils sont inféodés à un pouvoir, à une doctrine. Nous savons tous aussi que des médias libres, indépendants et pluralistes sont indispensables à la création et au développement d'une culture démocratique fondée sur les principes de tolérance et de compréhension mutuelle.
Lorsque les avancées de la démocratie permettent le passage d'une presse contrôlée, voire muselée, à une presse indépendante et pluraliste, cela implique souvent une véritable remise en question et des changements profonds. Dans les médias eux-mêmes, où il faut repenser les structures et les méthodes de travail, et ce tant dans le domaine de la gestion qu’au plan éditorial. Mais aussi dans les pouvoirs publics et dans leurs relations avec les médias.
Depuis de nombreuses années, la Suisse s'engage dans plusieurs régions du monde, en particulier en Europe du Sud-Est, pour donner à une presse libre, indépendante et pluraliste les moyens de s'exprimer.
Nous le savons, la liberté, l'indépendance et le pluralisme de la presse constituent un idéal qu'il n'est pas facile d'atteindre, même dans les pays de tradition démocratique. Du fait des impératifs économiques et commerciaux et des phénomènes de concentration cet idéal est aujourd'hui sérieusement menacé.
Bien que différente, la situation n'est pas moins difficile dans les pays en conflit. Or, il faut bien l'admettre, il n'y a pas de solutions-miracle en matière de liberté et de pluralisme des médias et la politique des petits pas s'avère la plus payante à long terme. Sans vouloir ici anticiper les discussions des prochains jours, j'estime pour ma part que, dans ce domaine, un progrès n'est possible que lorsqu'il y a d'une part une réelle volonté locale de laisser le débat d'idées prendre racine de manière ouverte et transparente et, d'autre part, une base économique suffisamment solide. Malheureusement, l'une et l'autre font souvent défaut dans les pays en conflit. Volonté politique et conditions économiques sont les préalables indispensables à l'essor d'une presse libre, indépendante et pluraliste et à un développement durable.
Favoriser l'émergence et l'existence de médias indépendants est donc une tâche d'une ampleur telle qu'elle nécessite une conjonction de tous les moyens, de toutes les ressources, de toutes les expériences. C'est pourquoi nous travaillons en étroite collaboration avec des partenaires tant gouvernementaux que non-gouvernementaux. Le rôle et les devoirs des organisations intergouvernementales pendant et après les conflits est précisément le thème dont une trentaine d'experts internationaux débattront ici même, demain et après demain. Je saisis cette occasion pour leur souhaiter, au nom des autorités fédérales, la bienvenue en Suisse, un séjour agréable et, surtout, un travail fructueux. Cette table-ronde, je tiens à le souligner, a été organisée par notre compatriote, M. Alain Modoux, Directeur général adjoint de l'UNESCO, chargé du Programme pour la liberté d'expression, la démocratie et la paix.
En dépit des difficultés, l'exercice libre et sans entrave du journalisme est un droit - un droit qui, dans de nombreux pays, et nous le déplorons, n'est pas reconnu. Ce droit implique des devoirs. Les professionnels des médias, dans leur grande majorité, sont conscients de leur responsabilité sociale et travaillent dans le respect de leur déontologie. Pourtant, à l'heure où la concurrence exige que l'information soit immédiate et que les médias soient rentables, cette dimension éthique mérite une attention particulière.
Lorsque la liberté de la presse est respectée, cela a des conséquences positives pour l'individu, pour la société et pour l'Etat. Lorsqu'elle est bafouée, c'est l'individu, la société et l'Etat qui en payent le prix. Dès lors, où que nous vivions, la liberté de presse nous concerne très directement. C'est pourquoi ceux qui ont le privilège d'en bénéficier doivent être vigilants et la préserver, et aider ceux qui en sont privés à la conquérir.
Je vous remercie.