Madame la Conseillère fédérale,
Monsieur le Président de la Confédération,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités
civiles, militaires, diplomatiques et religieuses
Chers collègues et amis,

A lire la presse du 5 décembre dernier, il semblerait que tout a été dit sur la nouvelle Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, ses qualités et ses défauts, des compliments et des méchancetés. C'est une tâche qui pourrait s'avérer périlleuse de faire l'éloge d'une dame dont l'anti-conformisme a été si souvent étalé à la lumière cruelle des projecteurs ! Mais il faut savoir se distancer de la verve acerbe et acide des médias !, et l'amateur de dessins animés que je suis reste persuadé qu'aucun des 101 dalmatiens de Walt Disney n'aurait cautionné pareille usurpation d'appellation bien mal contrôlée…

Mais c'est surtout un grand bonheur pour celui qui a présidé votre élection de rendre le troisième hommage de cette soirée, le troisième aussi de son jeune mandat de Président des Chambres fédérales, à la troisième femme, la troisième Genevoise, et qui plus est la troisième socialiste, après Liliane Maury Pasquier et Ruth Dreifuss.

Le président du groupe radical, Fulvio Pelli, a dit publiquement lors de ma réception à Vevey que le nouveau président du Conseil national aimait les femmes. Je ne l'ai pas démenti. Mais comprenez-moi bien : je les aime comme j'aime la montagne ou la musique, parce qu'à leur contact l'esprit grandit et

l'âme s'enrichit. Je les respecte, les admire et ne les sous-estime pas. Entre le sentiment de peur et d'amour qu'elles peuvent inspirer, je penche plutôt vers l'amour. Pendant votre trop longue campagne électorale, Madame, j'ai constaté que des politiciens nourrissaient encore des craintes envers les politiciennes qui n'avaient pas l'image rassurante de la mère Helvétie.

Mes collègues Marcel Sandoz et John Dupraz ont essayé, avec leur franc-parler, de démystifier le temps des Amazones, ces guerrières orientales qui ne pratiquaient pas l'agriculture mais l'art de la guerre et chevauchaient la campagne, un sein mutilé pour leur permettre de tendre leur arc. Les hommes leur servaient d'esclaves et elles rentraient chez elles un mois par an pour procréer. Je suis certain que vous aurez tôt fait de rassurer ceux qui vous ont crainte le temps d'une campagne.

Vous me croirez donc maintenant que c'est un bonheur de m'adresser à vous. A la femme plus qu'à la politicienne.

A l'épouse d'abord. L'épouse aimée par un homme que j'ai salué au petit matin dans les couloirs du Palais fédéral avant l'élection de mercredi dernier. Le prince consort, Prinzgemahl comme le titre le " Blick " que je ne lis jamais, sauf quand j'y figure en première page. C'était le cas, excusez-moi, vendredi dernier, à la droite du nouveau président de la Confédération.

Vous serez donc le premier conservateur d'une Conseillère fédérale, activité qui évitera tout conflit d'intérêt politique.

Vos sœurs vous apprécient. Eliane est municipale à Lausanne. Elle a fait de la politique sa profession. Elle, la libérale, a défendu " ses " services industriels lors de la votation sur l'ouverture du marché de l'électricité. On a moins parlé de Marie-Josée, qui n'est pas politicienne donc serait moins célèbre ? Erreur : il y a des discrétions qui suscitent tout autant l'admiration et le respect !

Vous avez raison de mettre en valeur votre statut de mère et de grand-mère, la première du Conseil fédéral ! C'est une dimension encore inconnue au sein du Gouvernement ! Au moment où l'on retarde la retraite des femmes vous proclamerez les grand-mères au pouvoir. Vous vous inscrirez ainsi dans un mouvement qui changera notre société… D'où les peurs ? Mais vos chères têtes blondes vous rappelleront à d'autres devoirs.

Madame Micheline Calmy-Rey, vous êtes entrée dans mon bureau sous cette identité, un mercredi 4 décembre au matin, à 7 h 36 précises. Vous en êtes ressortie à 10 h 19, investie d'une haute mais passionnante fonction. Il me semble que quelque chose a changé dans mon bureau depuis ce jour-là ; une odeur de rose… ; vous y avez laissé trois roses sur ma table qui n'avaient point perdu cette vêprée les plis de sa robe pourprée. J'ai pensé qu'elles m'étaient destinées et leur ai donné à boire. Elles durent encore : les roses ne sont plus ce qu'en disait le poète, ce qui inquiètent les radicaux !

Dès le 1er janvier prochain, vous dirigerez le Département des affaires étrangères. Quelle excellente nouvelle que cette attribution de la diplomatie à une Genevoise, venant de la ville de la Paix, que Kofi Annan embrassera chaque fois qu'il la rencontrera.

Depuis Gustave Ador, il n'y a pas eu de chef du Département des affaires étrangères genevois. Le buste de votre illustre concitoyen est placé devant la salle de réunion de notre gouvernement. Pensez à lui chaque fois que vous passerez devant. Un historien a pu écrire : " Quel contraste entre l'inconsistance de la présence suisse sur la scène internationale et la nouvelle politique active inaugurée par Ador ".

Avec le Conseil fédéral vous discuterez du rythme des réformes et des libéralisations de l'économie. Vous défendrez le secret bancaire. Comme Pascal vous ne craindrez pas d'être impopulaire et vous contribuerez à faire changer la politique dans ce pays.

Vous ferez mieux que le Duc de Savoie Emanuel Philibert qui, dans son Traité d'accomodement " Le mode de vivre " accordé en 1570 à la ville de Genève, ne réglait que les questions économiques sans apporter de réponse aux questions politiques. Vous revaloriserez la politique.

Vous ferez valoir en Europe et dans le monde la dimension politique de notre pays, notre expérience multiculturelle et fédéraliste. Un modèle certes réduit, mais applicable avec les bonnes échelles. Une belle tâche vous attend. C'est un beau message que vous pourrez adresser au monde de la part de la Suisse !

En guise de conclusion, permettez-moi de vous dire encore ceci : le Conseil national et le Conseil des Etats se félicitent de leur choix. En mon nom personnel et au nom de mes collègues des deux Chambres, je vous adresse encore toutes nos félicitations pour votre brillante élection ainsi que nos vœux de succès dans l'exercice de vos nouvelles tâches. Le Parlement se réjouit de collaborer avec vous. Nous sommes sûrs que vous saurez apporter à notre vie politique un souffle nouveau. Longue route, Madame la Conseillère fédérale, c'est ce que je vous souhaite de tout cœur.