Introduction

Quand j'ai rencontré M. Johnsson au début de l'été, c'est avec un grand plaisir que j'ai accepté la proposition qu'il m'a faite de participer à une conférence de presse qui sert en quelque sorte de prélude à la 171e session de l'UIP qui aura lieu la semaine prochaine.

En effet, je suis convaincue du bien-fondé et de l'actualité de l'UIP qui a pour but, selon l'article premier de ses statuts, de favoriser les contacts personnels entre les membres de tous les Parlements et de les réunir dans une action commune, afin de faire collaborer leurs Etats respectifs à l'affermissement et au développement des institutions représentatives ainsi qu'à l'œuvre de paix et de collaboration entre les peuples, notamment par l'appui accordé aux objectifs des Nations Unies. Au moment où la Suisse adhère - enfin - à l'ONU, en ma qualité de présidente du Conseil national, je ne peux qu'affirmer la nécessité de tisser des liens entre les parlements du monde entier et d'accompagner voire de civiliser le processus de mondialisation par des représentantes et représentants des peuples du monde.

Dans ce cadre, je souhaite vous parler brièvement de deux sujets qui me tiennent plus particulièrement à cœur : le rôle des femmes en politique et le dialogue parlementaire.


Le rôle des femmes en politique

" L'homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à l'égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. L'homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale. " Voici ce que dit l'article 8, alinéa 3, de la constitution fédérale qui est la loi fondamentale de la Suisse.

Peut-on dire, pour autant, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?


Dans la loi

En Suisse, les femmes luttent depuis plus de 100 ans pour leurs droits. Leurs revendications se sont longtemps concentrées sur le droit de vote et d'éligibilité ce n'est finalement qu'en 1971 que les Suissesses sont devenues citoyennes à part entière.

L'émergence d'un nouveau mouvement féministe et l'arrivée des femmes dans les milieux politiques ont ensuite permis de promouvoir la cause de l'égalité entre femmes et hommes. Après l'inscription d'un article dans la Constitution, on a ainsi pu assister à la création d'un bureau fédéral de l'égalité, à l'adoption d'un nouveau droit matrimonial instaurant l'égalité formelle dans le couple, en 1988, puis à la naissance de la loi fédérale sur l'égalité entre femmes et hommes en 1996. En 1998, ce sont les tâches éducatives qui se sont vues reconnaître pour la première fois dans la dixième révision de l'AVS.

Pourtant, si l'égalité est reconnue aujourd'hui comme principe fondamental du fonctionnement de notre société et qu'elle a trouvé sa place dans les lois suisses, elle n'est pourtant de loin pas encore acquise dans les faits.


Dans les faits

Le domaine éducatif et familial est encore aujourd'hui celui des femmes, alors que les hommes sont majoritaires à décider du domaine public. Pourtant, la décennie écoulée a profondément changé les relations entre le travail et la vie de famille. Alors que trois mères actives sur quatre s'arrêtaient de travailler après la naissance d'un enfant dans les années 70 et 80, elles ne sont plus que 38% aujourd'hui à faire ce choix et 57 femmes sur 100 exercent aujourd'hui une activité professionnelle alors que les hommes sont environ 80%.

Les femmes ont changé, elles sont actives sur le marché du travail mais l'égalité dans le monde du travail n'est de loin pas atteinte. Pourquoi ?

De récentes études ont démontré que la participation des hommes aux tâches familiales et domestiques a très peu évolué durant la dernière décennie. Ainsi, en 1997, les femmes consacraient 31 heures par semaine aux tâches domestiques et familiales, les hommes 16 heures par semaine. Selon cette même enquête, la responsabilité principale des tâches domestiques incombait à 90% aux femmes lorsque le couple avait un ou plusieurs enfants en dessous de 14 ans. Rien d'étonnant donc que les femmes travaillent majoritairement à temps partiel, avec toutes les conséquences que cela implique sur leurs possibilités de gain : revenu moins important pendant la durée de la vie professionnelle, accès beaucoup plus restreint aux postes à responsabilité et conséquences négatives sur la sécurité sociale, avec des rentes réduites en cas d'invalidité et une limitation de l'accès au 2e pilier, dont 50% des femmes sont exclues à l'heure actuelle.

Pour comparaison, en France, l'Institut national de la statistique et des études économiques de Paris a constaté dans une étude que le travail domestique des hommes a augmenté les 13 dernières années de 11 minutes pour arriver à 2h22' par jour. Les femmes, elles cuisinent, nettoient, s'occupent de leurs enfants durant 4h20' par jour. Les dénommés nouveaux pères sont donc plus un mythe qu'une réalité.

57 femmes sur cent travaillent donc à l'extérieur du foyer. Mais que font les autres ? Elles sont femmes au foyer (37%) ou rentières (52%). Dans les 21% des hommes qui n'exercent pas d'activité lucrative, les 3/4 sont des rentiers et presque un quart sont des étudiants alors qu'un homme sur cent est homme au foyer. On constate donc que les femmes se retirent du marché du travail parce qu'elles s'occupent de leur famille alors que les hommes s'occupent plutôt d'eux-mêmes !

Le marché du travail est également très divisé. Les femmes forment 42% des personnes actives sur le marché du travail. Mais on ne dénombre que 1 à 3% de femmes dans les directions générales, 18% aux postes de cadres moyens. La majorité des femmes travaillent dans les secteurs de la vente, du commerce et des soins corporels, secteurs où les salaires sont en général moins élevés que dans les secteurs de l'industrie et de la technologie où l'on trouve majoritairement des hommes. Etc., etc., je pourrais encore donner de nombreux exemples de ces inégalités dans la répartition du travail et des revenus.


En politique

D'élection en élection, au cours des dernières années, la proportion des femmes dans les instances politiques suisses n'a cessé d'augmenter. Mais si la Suisse fait assez bonne figure en comparaison européenne, elle est encore loin des meilleurs en la matière.

Où en sommes-nous actuellement ? Au début de cette année, les femmes occupent 24% des sièges au Conseil national et 19,5% au Conseil des Etats. Globalement, la part des femmes dans les gouvernements et les parlements fédéraux et cantonaux est de moins de 25% alors que les femmes représentent 53% de l'électorat.

Si on regarde d'un peu plus près la situation géographique, on constate que les femmes sont mieux représentées en Suisse alémanique alors que l'électorat romand a toujours été plus favorable aux revendications féminines, que ce soit pour l'octroi du droit de vote aux femmes ou pour l'acceptation d'une assurance maternité.

Quant à l'aspect partisan de la représentation des femmes en politique, les femmes sont nettement mieux représentées dans les partis de gauche, y compris les Verts. Le cancre de la classe est ici, sans conteste, l'UDC qui arrive péniblement à 7% de femmes parmi ses élu-e-s au Conseil national et qui n'a tout bonnement aucune femme parmi ses Conseillers aux Etats.

Le bilan est donc, à l'heure actuelle, plutôt mitigé : si, de manière générale, la proportion de femmes élues n'a cessé d'augmenter au cours des années, cette augmentation a été relativement faible lors des dernières élections fédérales et le résultat des élections de l'automne dernier dans le canton de Genève qui était à la pointe constitue un recul spectaculaire puisque la part des femmes élues y a reculé de plus de 10%. De plus, là aussi pour la première fois, lors des dernières élections fédérales, le nombre total de candidates a aussi reculé et les femmes ont toujours moins de chances d'être élues que les hommes (entre 1,7 et 4 fois moins de chances selon les années). La Suisse est donc bien encore, selon les termes de l'Union interparlementaire, une démocratie inachevée.

Dans le reste du monde, la représentation des femmes dans les parlements connaît des bonheurs divers. Ainsi, les moyennes régionales montrent que les pays nordiques restent les champions en la matière avec 38,9% de femmes parlementaires mais là aussi les résultats enregistrés en 2001 montrent une évolution faible ou nulle (+ 0,6% au Danemark et pas de changement en Norvège). La moyenne des pays européens membres de l'OSCE, sans les pays nordiques, atteint 15,1%, comme en Asie, alors que les Amériques atteignent 16,1%


Changer pourquoi ?

Comme un enfant a besoin d'une mère et d'un père pour naître, la société a besoin d'être gérée par les femmes et par les hommes. Les femmes ne sont ni meilleures ni pires mais elles apportent leur vécu, leurs compétences et leur propre sensibilité. Il faut donc vraiment s'engager dans un combat pour une société équilibrée.

L'égalité entre hommes et femmes répond tout d'abord à un impératif de justice : une société qui discrimine la moitié de sa population n'est ni juste ni démocratique.

Si nous voulons lutter efficacement contre la pauvreté dans le monde, nous devons nous préoccuper de l'éducation et de la formation des femmes. La misère, la guerre et la pauvreté ne peuvent être combattues et la démographie maîtrisée qu'avec l'aide des femmes. Dans notre pays également, nous devons développer la formation des filles et des femmes, leur ouvrir des domaines d'activités encore inexplorés et leur permettre d'accéder beaucoup plus largement aux postes à responsabilité, que ce soit dans le monde économique ou politique.

Je rêve aussi d'une société dans laquelle hommes et femmes se partagent vraiment les tâches domestiques et familiales, où ils et elles se sentent coresponsables du travail productif et…reproductif. Un tel engagement conjoint auprès des générations nouvelles ne peut que renforcer des enfants et des jeunes qui en ressentent cruellement le besoin.

De plus, cerise sur le gâteau, et les entreprises en sont de plus en plus conscientes, la mixité est source de créativité et le développement économique a besoin de l'apport des femmes.


Pistes d'actions

Les idées ne manquent heureusement pas pour permettre de mettre en œuvre une égalité nécessaire voire vitale. Sans les développer toutes, je souhaite tout de même évoquer, en vrac :

Changer les mentalités : non, les femmes ne sont pas plus bêtes que les hommes, elles sont aussi compétentes, elles doivent être présentes dans tous les domaines d'activités. Il n'y a ainsi pas de raison qu'elles constituent plus de 50% des maturant-e-s, presque le même niveau des étudiant-e-s, plus que 30% des doctorant-e-s et un tout petit 6% des professeur-e-s. Elles ne doivent plus avoir à choisir entre des enfants et une carrière et cela demande un certain nombre d'adaptations de la société. Un tel changement de mentalité passe aussi par le travail des médias. Il n'est ainsi pas admissible de constater sans réagir que, lors des dernières élections fédérales, la télévision suisse, dans toutes les régions linguistiques, a donné un temps de parole plus réduit aux femmes candidates qu'aux hommes !

Diminuer le temps de travail, adapter les structures : pour permettre aux femmes comme aux hommes de remplir leurs tâches tant au sein de la société que de leur famille, il faut impérativement diminuer la durée du temps de travail, instaurer une véritable assurance maternité, avec un minimum de 16 semaines de congé maternité payé, un congé paternité obligatoire et le développement de structures d'accueil des enfants en bas âge et des enfants en âge de scolarité.

Féminiser le langage : la langue accompagnant et marquant les évolutions sociales, on ne peut plus prétendre à l'heure actuelle que le masculin, genre prétendu neutre et universel, rend aussi bien compte des femmes que des hommes. La place et la visibilité des femmes dans la société dépend aussi du langage qui joue un rôle fondamental dans la formation de l'identité sociale des individus. Il est utile de rappeler ici que les bureaux de l'égalité entre femmes et hommes ont publié récemment un guide de rédaction non discriminatoire. Vous me permettrez de dire ici que je regrette la récente polémique autour de l'utilité de ces bureaux qui voit s'opposer des visions différentes des priorités et du type d'actions à mener pour atteindre vraiment l'égalité alors que toutes les pistes sont bonnes à suivre pour y arriver, au lieu de perdre énergie et bonne volonté dans des luttes stériles.

Développer des modèles d'accompagnement : les femmes ayant moins facilement accès à des formes de soutien institutionnalisées (associations sportives ou autres, clubs, accomplissement des tâches militaires, etc.), on doit développer à leur intention des formes de soutien et d'accompagnement par des femmes plus expérimentées dans les domaines qui les intéressent. Un tel projet de " mentoring " - on peut aussi parler de parrainage ou, même, de marrainage - a récemment été mis sur pied par le Conseil suisse des activités de jeunesse.

Promouvoir les femmes en politique : même après le rejet de l'initiative dite des quotas en mars 2000, le débat autour de mesures ciblées pour une meilleure représentation des femmes en politique est loin d'être révolu. Car une représentation égale des sexes dans le monde politique n'est pas seulement une question d'égalité entre les femmes et les hommes, c'est aussi une question de démocratie. Aujourd'hui, une politique active de promotion des femmes relève surtout de la responsabilité des partis : ils doivent constituer un réservoir de candidates, leur assurer une présence médiatique identique à celles des candidats et les mettre en bonne place sur des listes électorales, toutes actions qui, loin de s'improviser, nécessitent une prise de conscience et un engagement constants.


Le dialogue interparlementaire

L'invitation que vous avez reçue parle faussement, suite à un problème de communication, de " la rencontre entre parlementaires israéliens et parlementaires palestiniens qui aura lieu cet automne sous l'égide du Parlement suisse ". S'il est vrai que, suite aux contacts pris par un parlementaire suisse au cours de l'été, il est bien question de tenter d'organiser, dans le courant de l'automne, une rencontre entre parlementaires israéliens et palestiniens, je dois à la vérité de dire, pour rendre à César ce qui est à César, que ces démarches ne se font pas " sous l'égide du Parlement suisse " mais bien avec la collaboration de nombreuses personnes de bonne volonté, soutenues par l'UIP, le " Manifeste - Mouvement pour une paix juste et durable au Proche-Orient ", le canton de Genève et les parlementaires suisses en lien avec l'UIP, membres de la délégation suisse et président-e-s des chambres fédérales. Toutefois, en l'état, ces démarches sont bel et bien en cours et je ne peux pas vous garantir qu'elles aboutiront. Je ne peux que vous dire que, ce faisant, les différentes personnes impliquées tentent d'apporter leur pierre à l'édification d'un dialogue absolument nécessaire pour tenter de trouver une solution à ce terrible conflit et que les parlementaires qui y travaillent ne font, finalement, que travailler, à leur manière dans le sens de l'article 47bis.a de la Loi sur les rapports entre les conseils.

Même si cet exemple est moins spectaculaire, j'aimerais mentionner ici la rencontre qui a eu lieu à Bamako, du 28 février au 2 mars de cette année, dans le but de créer un " Réseau femmes pour femmes parlementaires " et qui a rassemblé une quinzaine de parlementaires du Mali, du Bénin, du Niger et de Suisse. Avec le soutien de la DDC, les discussions de cette première rencontre ont permis de mettre en évidence la sous-représentation commune des femmes dans les parlements, de préciser les objectifs d'un réseau femmes et de mettre en place les premiers éléments d'organisation d'un tel réseau. Sachez encore qu'une résolution a été adoptée à l'issue de cette rencontre et qu'une nouvelle rencontre devrait réunir les femmes parlementaires de ces pays, cette fois-ci à Berne fin 2002-début 2003.

Ces deux exemples vous montrent l'importance que nous accordons, comme je le disais au début, au fait de tisser des liens, d'échanger nos expériences pour construire ensemble un monde plus solidaire. Et j'ai plaisir à relever que, ce faisant, nous sommes en accord avec le préambule de notre Constitution qui voit notamment " le peuple et les cantons suisses (…) résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l'indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d'ouverture au monde ".