Monsieur le Président du Conseil de fondation,
Monsieur le conseiller fédéral non réélu,
Monsieur le directeur,
Madame la curatrice,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités,
Mesdames et Messieurs les invités,

Des paysages sacrés

La Suisse romande, et Genève en particulier, ont un lien privilégié avec le père de la peinture helvétique qu’est Ferdinand Hodler. Ce peintre, bernois d’origine, s’est installé très tôt dans la cité de Calvin. Il a fait ses armes à l’Académie des Beaux Arts de Genève où il s’est confronté aux courants picturaux de son époque, en particulier au réalisme et à l’impressionnisme. Auparavant, il avait fait ses gammes comme peintre-décorateur chez son beau-père puis avait peint des paysages pour les touristes anglais, dans l’atelier de Ferdinand Sommer-Collier à Thoune.

Dans une symétrie parfaite, Ferdinand Hodler est revenu aux paysages à la fin de sa vie. Il habitait alors sur le quai du Mont-Blanc et ses sujets de prédilection, à côté des cygnes du quartier des Pâquis, étaient les Alpes de Haute Savoie, le Salève et bien sûr, la chaîne du Mont-Blanc.
Tout au long de sa vie, Fernand Hodler a développé sa propre manière de rendre le paysage lacustre. Je pense à sa figuration de la rade de Genève, à ses multiples représentations du Léman et à ses derniers tableaux, pratiquement monochromes.

Mesdames et Messieurs,
Si je prends la parole, en toute simplicité, alors que nous inaugurons une exposition essentielle sur notre peintre national, c’est que les tableaux de Hodler parlent au politicien que je suis. Ces œuvres me touchent au-delà de leur célébrité et de leur valeur artistique ou marchande.
Sans doute André Bugnon, paysan-vigneron de la Côte vaudoise, natif et bourgeois de Saint-Prex, pose-t-il un regard peu averti sur ces tableaux renommés mais cela ne l’empêche pas de se sentir des atomes crochus avec le grand Ferdinand Hodler.

J’ai eu le plaisir d’admirer les toiles qui sont propriété de Mme et M. Blocher dans leur maison de Herrliberg et c’est ainsi que j’ai pu faire mieux connaissance avec l’illustre artiste. J’avais d’ailleurs été particulièrement frappé par l’illumination d’une toile d’Herrliberg. Grâce à un éclairage ingénieux, le tableau s’animait en jouant avec le soleil, du levant au couchant.
Le besoin de Hodler d’ordonner la nature, de trouver des lois immuables, des règles universelles pour montrer l’invisible me touche.

Le panorama qu’il a réalisé de ma commune de Saint-Prex, depuis un axe qui ne doit pas être très éloigné de mon habitation, est loin d’être fidèle à la réalité. Il sonne pourtant plus juste que s’il relevait du réalisme le plus achevé. La puissance géométrique de la composition, l’ovale presque parfait de la rive, les couleurs saturées des prés, de l’eau et des nuages d’orage, la ponctuation de cumulus sur la ligne bleue des Alpes - ce bleu tant aimé de Hodler -, tout est plus vrai que nature car l’imaginaire s’allie à la perception visuelle pour donner son plus bel effet à cette toile.

Pour communiquer la nature idéale dont il rêve, Hodler choisit les signes que sont le lac, les montagnes et le ciel. Il se rit de la perspective. «Le peintre doit s’habituer à considérer la nature comme une surface.», dit le peintre pour expliquer les parallèles et les diagonales dans ses œuvres. Hodler épure tant son expression picturale que chacun peut y reconnaître (avec les yeux du cœur), les paysages qu’il a connus et aimés, ici ou sous d’autres latitudes. Ferdinand Hodler parvient à figurer le paradis perdu que l’on porte tous en soi. Il nous fait ressentir nos racines et nous rappelle les décors, enfouis au fond de nous, et qui ont façonné notre personnalité.

A mesure que le temps passe, le tableau du lac Léman vu depuis Saint-Prex semble gagner en force. Les générations actuelles perçoivent mieux encore que les contemporains de Hodler son projet d’offrir un miroir à notre âme, à nos pensées et à nos sentiments.
L’artiste est persuadé que si les hommes sont différents les uns des autres, leur esprit obéit aux mêmes lois. «Le paysage dans lequel nous vivions est une partie de nous-mêmes, comme si c’était notre père ou notre mère.», écrit-il.

C’est pourquoi il a inventé un langage symbolique puissant et simple qui rejoint l’homme postmoderne et sa nostalgie d’unité harmonieuse avec la nature. Le plaisir que nous tirons de la contemplation des œuvres de Hodler est doux-amer, loin de la jubilation. Il tient plus de la méditation que de la jouissance esthétique. Il fait écho à notre soif religieuse d’absolu et de pureté.
Pour Hodler, l’art est une instance morale, une réalité élevée. Il serait faux de croire que la peinture du maître ne suscite qu’introversion et nostalgie. Son génie est de nous porter à agir. Son art nous engage à sauvegarder notre cadre de vie, nos traditions et nos rêves. Il nous renvoie à notre sens du bien commun, à l’urgence de lutter pour la sauvegarde de nos droits et de nos libertés.

Les paysages de Hodler sont de la même essence que son «Guillaume Tell» monumental, qui orne le musée national. Ils nous mobilisent pour la défense de ce qui nous est cher. Ils nous font accéder à un patriotisme ouvert.
Qu’importe si l’on se réclame de la plaine d’Ajoie ou des gorges de la Tamina, des chutes du Rhin ou du Mont Cervin. Tout un chacun a le droit de développer et de vivre l’attachement aux sites qui l’entourent, que sa famille soit ici depuis des générations ou que son intégration à notre pays soit récente.
Les beautés de nos contrées nourrissent notre imaginaire commun. Elles cimentent notre petite nation, née de la volonté de ses membres de vivre ensemble. La peinture de Hodler  magnifie nos paysages intérieurs. Elle réveille notre appartenance et notre identité.

Le Niesen au dessus du lac de Thoune et les Alpes visibles depuis le lac Léman ont été les plus grandes sources d’inspiration d’Hodler. Mais les habitants de ce pays ne sont pas les seuls à adhérer à la peinture du maître suisse. Le partenariat avec le Musée de Budapest montre, s’il le fallait encore, que notre peintre emblématique a gagné une reconnaissance mondiale. Sa manière de sublimer la réalité de la nature fait écho au besoin profond et très actuel de retourner aux sources de la vie.

Je vous remercie de votre attention.