CONSEIL DES ETATS
Session spéciale d’août 2009

 

Éloge funèbre prononcé par le président du Conseil des États, M. Alain Berset, à la mémoire de M. Ernst Leuenberger, député au Conseil des Etats

 

Chers collègues,

Vous le savez, notre collègue Ernst Leuenberger n’est plus : il s’est éteint, à l’âge de 65 ans, le 30 juin dernier, au terme d’une longue maladie. Ainsi se trouvait interrompue une vie d’un cours et d’une intensité exceptionnels. Une vie guidée et tendue à la fois par l’idée de la solidarité et l’exigence du progrès social.

À sa famille et à ses amis, je voudrais présenter aujourd’hui les condoléances attristées du Conseil des États.

Le canton de Soleure et la Suisse tout entière ont perdu l’un de leurs hommes politiques les plus éminents et les plus brillants. Quant à nous, nous voilà privés d’un collègue formidable, dont l’enthousiasme et le caractère forçaient l’admiration.

Adepte du franc-parler, allant toujours à l’essentiel, Ernst Leuenberger n’en avait pas moins le sens de la nuance. Ces qualités lui avaient valu d’acquérir une popularité réelle qui dépassait de beaucoup les frontières de son canton d’origine et qui avaient fait de lui une figure politique unanimement respectée et appréciée.

Toujours proche des gens, il aimait à ausculter les préoccupations de ses contemporains pour savoir – comme il le disait – « ce que les gens pensent vraiment ». Homme de cœur, politique dans l’âme, ce qu’il voulait avant tout, c’était faire bouger les choses. Une volonté qui ne l’a jamais quitté, même dans son combat contre la maladie. Ernst Leuenberger était de ceux pour qui la politique n’est pas séparable d’une ferveur chaleureuse et puissante, faite de courage, de souci de l’autre et de désir d’agir. Il était de ceux pour qui la politique vient du cœur. Il était de ceux pour qui la politique est le courage de l’action au service des plus ardentes convictions

Ernst Leuenberger aura fréquenté le Palais fédéral pendant plus d’un quart de siècle.

Il a commencé par siéger au Conseil national, de 1983 à 1999, avant d’être élu par le peuple soleurois, à l’automne 1999, au Conseil des États. Ainsi qu’il l’avait fait à la chambre basse, Ernst Leuenberger s’y est affirmé comme un défenseur des travailleurs, un partisan des transports publics et un spécialiste des questions financières. Aussi n’est-ce sans doute pas un hasard s’il a présidé la Commission des finances, la Commission des transports et des télécommunications, ainsi que la Délégation des finances. Sa compétence et son engagement lui ont valu le plus grand respect, par-delà les clivages partisans. Esprit critique, redoutable orateur, il pouvait parfois se révéler très direct, n’hésitant pas à mettre le doigt sur des points sensibles et à rappeler certaines vérités à ses contradicteurs comme à ses camarades de parti.
L’élection d’Ernst Leuenberger à la présidence du Conseil national en 1998 demeure sans conteste l’un des grands moments de sa carrière politique. Pour la première fois dans l’histoire de l’État fédéral moderne, en effet, le Conseil national était présidé par un syndicaliste engagé. Ernst Leuenberger y voyait d’ailleurs une forme de reconnaissance du rôle des acteurs sociaux, surtout dans le contexte socio-économique difficile de l’époque.

Ernst Leuenberger avait en très haute estime la fonction du Parlement, une institution qu’il défendait sans relâches comme un lieu de débats indispensables à une démocratie. Nous l’entendons tous encore s’emporter, lors de la dernière session, au moment où notre conseil décida d’interrompre un débat sur un motion : [je cite] « Ich protestiere feierlich dagegen, dass der Rat soeben das Diskussionsrecht jener beschnitten hat, die sich auch noch in die Rednerliste eingetragen haben. Ich halte das für einen sehr problematischen Vorgang, und ich bedaure ihn. Als Demokrat habe ich ihn selbstverständlich zu akzeptieren. » [fin de citation] Tout est là dans cette phrase: la défense du droit de parole du parlementaire, mais aussi le respect du fait majoritaire.

Malgré sa maladie, il voulut appartenir jusqu'au bout au collège que nous formons, il se voulut jusqu'au bout un homme politique, un politique parmi ses pairs.

Lorsqu’il était passé du Conseil national au Conseil des États, Ernst Leuenberger avait promis que pour autant sa voix ne faiblirait pas. Une promesse qu’il aura tenue – jusqu’au bout. Désormais, nous n’entendrons plus « Aschi », comme on l’appelait : nous devrons nous y résoudre, quelle que soit notre peine.

La voix de notre collègue s’est éteinte trop tôt et sa forte personnalité nous manque déjà. Mais nous savons maintenant que nous avions affaire à un être d’exception, un homme de parole, un humaniste qui a su placer les autres au centre de ses préoccupations et de son action politiques.

Nous pouvons remercier Aschi pour ce qu’il a su nous donner, ce qu’il a su donner au Parlement et à la Suisse tout entière.

A son épouse, à sa famille et à ses proches, je renouvelle les condoléances profondément émues et attristées du Conseil des Etats.

 

10 août 2009