Le 7 décembre 1983, Jean-Pascal Delamuraz fut élu au Conseil fédéral dès le premier tour de scrutin par 130 suffrages. Le lendemain, l’écrivain Jacques Chessex écrivit: “ Jean-Pascal Delamuraz est une carrure, un tempérament, une très forte personnalité. En Suisse, nous manquons trop souvent de telles natures aux postes clés du gouvernement. Dans le Pays de Vaud, nos compatriotes craignent tout ce qui dépasse, redoutent l’extrême vigueur, se méfient des esprits rapides, puissants, et généralement des orateurs-nés, des politiques qui jouent simultanément de la parole et de l’intelligence. Or ces dons, Jean-Pascal Delamuraz les possède et brillamment et en profondeur. C’est aussi un homme de courage, qui sait affronter l’adversaire et l’adversité. ”
Ce beau portrait qui sonne si juste, le Parlement a eu l’occasion d’en vérifier cent fois la pertinence pendant les quatorze années que Jean-Pascal Delamuraz a passé au Conseil fédéral, trois ans comme chef du Département militaire et onze ans à la tête de l’Economie publique.
Il aurait voulu être Léonard de Vinci mais tout destinait Jean-Pascal Delamuraz, lui-même fils de syndic, à embrasser une carrière politique. Alors aux études universitaires, il s’était battu pour un statut de l’étudiant donnant droit aux bourses d’études et publia un manifeste, ce fut apparemment son premier combat public.
De 1961 à 64, il se lance en tant que directeur administratif adjoint dans l’aventure de l’Exposition nationale de Lausanne dont la devise était “ Croire et Créer ”. Machine de Tinguely et mésoscaphe remisés, il entre ensuite au Parti radical vaudois dont il devient le secrétaire général de 1965 à 70.
Après une période au législatif communal de Lausanne, ce qu’il est convenu d’appeler un animal politique devient membre de l’exécutif communal en 1970, puis syndic en 1974. Il entre au Conseil national en 1975. L’Assemblée fédérale l’appelle tout naturellement au Conseil fédéral alors qu’il dirige au château Saint-Maire le département de l’agriculture, de l’industrie et du commerce. En effet, il siège depuis mars 1981 au Gouvernement vaudois après avoir sauvé un siège radical en péril lors d’une élection complémentaire. Le 7 décembre 1983, il est le candidat naturel des radicaux.
Monsieur le Conseiller fédéral,
Au Conseil national, à peine élu, vous déposez un postulat qui propose l’organisation d’une exposition nationale en 1991 à l’occasion du 700e anniversaire. Votre proposition ne reçut pas la suite désirée. Ce sera pour 2001, le retard sera de 10 ans, acceptable selon les normes helvétiques. Le temps pour Pipilotti de se mettre au travail !
Parmi vos activités parlementaires marquantes, il faut citer votre postulat sur les minorités linguistiques dans l’administration. La présidence de la commission de gestion vous échoit en 1981. A ce titre, vous présentez des rapports sur les problèmes de l’heure: affaire du colonel Bachmann, organisation de l’acquisition d’armements, radiodiffusion par satellite.
En vous accueillant à Lausanne après votre élection, le président du Conseil d’Etat, Jean-François Leuba, a célébré votre appétit à la mesure de vos légitimes ambitions et cette faculté de vous souvenir du nom des cent mille personnes avec qui vous avez fait schmollitz. Depuis lors, le chiffre a doublé. Il comprend certainement les 246 membres de cette illustre assemblée qui ont été honorés de cette marque de convivialité et de fraternité allant au-delà des clivages linguistiques ou politiques.
Au Conseil fédéral, le capitaine Delamuraz fait ses premières armes au DMF. Il y fait circuler de l’air frais. Un conseiller national radical relevait: “ Au moins, il n’est pas Prussien. Pour la popularité de l’armée, c’est une bonne chose !”. Il lance des projets importants comme la décriminalisation de l’objection de conscience et le nouvel char de combat Léopard pour lequel il obtint une réduction de coût d’un demi-milliard. Il consacre en général une journée par semaine à la troupe pour des contacts sur le terrain.
En passant au Département de l’Economie, Jean-Pascal Delamuraz donne sa pleine mesure d’homme de gouvernement. A la tête de ce département mammouth, il est à la fois ministre du travail, de l’agriculture, de la viticulture, du commerce intérieur, du commerce extérieur, du logement, de la conjoncture et peut-être même de la marine marchande.
Le domaine où il aura laissé la plus forte empreinte est certainement celui de l’économie extérieure. Sa longévité ministérielle lui a permis de vivre l’Uruguay Round du début jusqu’à la conclusion de l’accord de Marrakech par lequel la Suisse a été arrimée au nouveau système économique mondial en adhérant à l’Organisation mondiale du commerce. Il fit adhérer la Suisse à l’OMC sans référendum qu’il aurait d’ailleurs facilement remporté.
Il a fallu convaincre les professionnels de certaines branches d’inscrire l’économie suisse dans le terrain de la concurrence, de supprimer les obstacles et les barrières cartellaires. Travail difficile quand des intérêts matériels sont en jeu. Mais les conditions-cadre de l’économie avec la loi sur les cartels, la loi sur le marché intérieur et la loi visant à éliminer les entraves techniques au commerce.
Dans le domaine agricole, la mission a été plus difficile encore puisqu’il fallait sortir cette branche de sa cloche à fromage. Libérer l’agriculture structurée dans une économie de guerre pour la rendre proche du marché et de l’écologie a constitué une transformation douloureuse. Mais pour les paysans, mieux valait avoir un homme ouvert à leurs préoccupations à la tête du DFEP. M. Delamuraz a certainement toujours eu le souci d’atténuer la brutalité imposée de l’extérieur par des mesures de politique intérieure.
Dans les affaires relevant du développement économique, nous citerons particulièrement tout ce que vous avez entrepris en faveur de ces priorités essentielles que sont la formation et la recherche pour l’avenir de la jeunesse. Vous vous êtes intéressé aux technologies nouvelles.
Votre souci permanent du dialogue vous a conduit à rapprocher les partenaires sociaux et vous vous êtes battu courageusement devant le Parlement pour une version de la loi sur le travail qui respectait ce consensus. Vous êtes resté fidèle à cette ligne malgré la résistance de certains de vos amis politiques. Le peuple vous a donné raison puis ultérieurement le Parlement.
Le programme de relance de l’économie doté de crédits d’investissements pour plus d’un demi-milliard est dû à votre initiative. La lutte contre le chômage grandissant a été pour vous un sujet de constante préoccupation.
Le plus beau combat mené par Jean-Pascal Delamuraz a certainement été celui du rapprochement avec l’Union européenne. En tant que Président de la Confédération, M. Delamuraz s’est adressé au Parlement européen à Strasbourg en 1989 dans ces termes: “ La construction européenne qui associe espérances, rêves et risques, continue d’être une oeuvre subtile, au moins autant qu’elle est fascinante et exemplaire dans l’histoire. Mais c’est cette entreprise qui a conduit les Européens à comprendre chaque jour davantage que les défis du temps réclamaient de plus en plus une prise en compte solidaire de situations qu’ils ne pouvaient affronter isolement ”. Et vous avez conclu cet important en déclarant: “ l’enjeu de l’unité européenne est de taille. Il s’agit d’assurer la transmission d’un héritage de civilisation qui nous accompagne depuis des siècles. Cet héritage a un nom, il s’appelle “ liberté !”.
Vous vous êtes dépensé sans compter pour que la Suisse participe au grand marché européen. Vous avez lutté pour que les quatre libertés de circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux permettent à l’économie suisse de jouer sa difficile partie sans handicaps. Ce combat a certes été perdu d’extrême justesse le 6 décembre 1992 mais le débat n’est pas clos car un non ne résout jamais un problème. La semence portera ses fruits dans les débats que nous aurons à conduire à l’avenir car, comme vous aimez rappeler cette phrase de Jean Monnet: “ En construisant l’Europe, nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes ”.
Dans le monde d’aujourd’hui, dans un pays qui gagne un franc sur deux dans ses échanges avec l’étranger, un homme d’Etat doit entretenir des contacts nombreux dans tous les continents: Vous avez rencontré, pour le plus grand profit du pays, le roi d’Espagne, les chanceliers Kohl et Vranitzsky, Ronald Reagan, les présidents Mitterrand et Chirac, Mme Thatcher et M. Major, le président Walesa, Li Peng, le roi de Thaïlande, Suharto, Mme Brundtland, le président Scalfaro, les premiers ministres Vaclav Klaus et Victor Tchernomyrdine, le président Carlos Menem, Jacques Delors et tant d’autres dirigeants qui ont apprécié en vous le représentant d’une Suisse ouverte sur le monde.
Cher Jean-Pascal,
Un bon conseiller fédéral doit aimer le peuple suisse. Vous l’avez aimé et il vous l’a bien rendu. Votre manière d’être dans les rapports avec vos semblables restera exemplaire. Dans votre lettre de démission, vous avez eu la délicatesse de remercier les membres du Parlement et du gouvernement, tous les partis, les médias, vos collaborateurs, votre famille et même vos amis. Vous avez songé à nos concitoyens les moins favorisés.
Monsieur le Conseiller fédéral,
Croyez bien que c’est le coeur serré que nous prenons acte de votre démission. Votre départ est marqué pour nous tous d’un moment d’intense émotion. Votre mandat s’achève dans des circonstances que nous aurions toutes et tous espéré différentes. Au nom du peuple et des cantons suisses et de ses représentants ici rassemblés, nous vous remercions sincèrement pour votre travail inlassable au service du pays.
Vous avez donné le meilleur de vous-même à votre ville de Lausanne, au canton de Vaud et à la Confédération suisse. Nous avons apprécié le grand serviteur de l’Etat doublé d’un homme généreux, chaleureux et plein d’humour, tant dans les rapports personnels que dans des circonstances plus solennelles comme les travaux des Chambres fédérales. Vous avez fait preuve d’un sens aigu de la collégialité. Votre apport aux travaux de notre gouvernement et à notre vie politique fut remarquable.
Nous formons des voeux sincères pour votre bien-être. Puisse la vie, que vous aimez tant, vous réserver encore des heures lumineuses. Le moment de prendre congé est bientôt arrivé.
Vous retrouverez le pays de Ramuz, le Léman veillé par trois cantons et une province, épaulé par deux grands vignobles, béni par deux cathédrales et aimé par tous ceux qui se sont penchés sur son arc alangui. Ouchy vous attend, cette commune libre et ce port d’attache d’unités translémaniques qui permettent à chacun d’avoir pour soi tout le lac et de suivre le dialogue des nuages et de leurs reflets dans l’eau.
Monsieur le Conseiller fédéral,
L’Assemblée fédérale vous est infiniment reconnaissante pour votre belle magistrature.
De tout coeur, merci.
Et bon vent, capitaine !