Mes chers collègues,

Bienvenue à cette petite cérémonie qui nous réunit aujourd’hui dans la salle des pas-perdus à quelques mètres du centre de notre vie politique.

Tout d’abord quelques informations statistiques :
  
 • 33 membres ne se sont pas représentés pour l’élection du Conseil national
 • 23 membres n’ont pas été réélus au Conseil national
 • 6 députés au Conseil des Etats ne se sont pas représentés et
 • 2 n’ont pas été réélus.

Ce sont donc 64 parlementaires qui nous quittent.

L’initiateur de cette cérémonie est l’ancien président du Conseil national Ulrich Bremi. Le bureau du Conseil national était divisé sur l’attention à remettre à chaque parlementaire quittant ses fonctions. Un « Röstigraben » est immédiatement apparu. Les Romands plaidaient pour une médaille, les Alémaniques voulaient un diplôme, « eine schöne Urkunde » avait dit le président Bremi.

Le Conseil des Etats avait montré un profond scepticisme quand à cette innovation décidée par la Chambre basse. Les sénateurs d’alors estimaient que ce serait aux cantons de décerner un tel certificat. Puis, ils sont devenus envieux de nos diplômes et ils sont aujourd’hui présents parmi nous ce dont nous nous félicitons.

Il y a deux catégories parmi vous : les départs volontaires et les départs involontaires.

Aux derniers, je dirais qu’une défaite électorale n’est aucunement déshonorante aussi cruelle soit-elle. L’histoire avec un petit ou un grand H fourmille de noms qui ont connu le sort funeste des urnes. L’insuccès est souvent le fait de circonstances dont nul n’est maître. Le recul et un brin de philosophie sont les meilleurs anti-dote dans ce genre de situations.

Vous pourrez trouver quelques pistes dans la Consolation de la philosophie de  Boëce. Mais je vous conseille de préférence l’un des maîtres du stoïcisme, Sénèque, qui traite de tous ces sujets dans De tranquilitate animi et dans De brevitate vitae. Il y sépare les choses de la vie en deux catégories. Celles qui dépendent de nous et les autres. Dans celles-ci, dans celles qui ne dépendent pas de nous, il classe la santé, les voisins, le temps qu’il fait mais aussi… les charges publiques. Il conseille donc à son ami le préfet Paulius, surchargé, de garder du temps libre comme condition indispensable pour pouvoir commencer une vie vertueuse et s’adonner à la philosophie.

Partez donc de l’idée que vous n’étiez pas assez sage pour entreprendre vous-même votre métamorphose, et que le destin vous a donné un petit coup de pouce.

Je sors de la philosophie pour entrer dans le domaine du sport. Il ne fait aucun doute que la plupart d’entre vous jouaient dans la mauvaise équipe, en passe d’être reléguée en ligue nationale B. Et que dès lors aussi beau et bon joueur que vous soyez individuellement, le collectif ne pouvait pas gagner. Alors que dans d’autres équipes portées par un nombreux public même les réservistes entrent sur le terrain à la fin du match pour participer à la victoire.

Moi qui vous ai observés dans les moindres détails de votre personnalité, de vos tenues vestimentaires, de vos argumentaires et de vos attitudes, je ressens l’émotion qui vous étreint en ces minutes où des pages de votre vis se tournent.

Quoi, ô désespoir, je ne verrai plus les robes tantôt baroques ou romantiques de Barbara, les tailleurs-pantalons sport séduisant de Maya.

Je ne verrai plus Liliane et ses sursauts de lucidité qui lui permettent au dernier moment de peser sur la bonne touche.

La descente vertigineuse de Marc et le coup sec de bras pour franchir la dernière marche lui donnant accès au micro pour défendre la veuve et l’orpheline Europe.

Les envolées après d’excellents décollages et les atterrissages difficiles de Paul Kurrus.

Les piques féroces assénées ex cathedra du professeur Neirynck contre les sceptiques ou les obscurantistes de la science.

Les interventions percutantes frappées au coin du bon sens de Karl Tschuppert, prêt à défendre le Bureau.

La discrétion distinguée de Mme Wirz von Planta et son zeste d’humanisme qui accompagnait ses positions libérales.

Le tricotage subtil de Remo Galli, dont le fil est d’autant plus difficile à suivre qu’il s’adresse aux minorités tziganes ou autres rhétoromanches.

Et Peter Jossen, inlassable défenseur des services publics, victimes de la libéralisation de la Poste.

Et Odilo Schmid victime, quant à lui, de luttes colorées haut-valaisannes.

Jean Spielmann et Roland Wiederkehr victimes eux aussi de leur marginalisation.

Anton Eberhard qui m’a appris tant de choses sur la culture des arbres fruitiers à haute tige…

Et Jakob Freund qui nous apporte tout son talent aujourd’hui et a déjà retrouvé son sourire dès qu’il anime la  « Streichmusik Alder Urnäsch».


Quant à ceux qui se sont retirés au bon moment pour certains, je pense à Ruedi Baumann quelques fois maltraité par son collègue paysan John Dupraz, ou encore à Lisbeth Fehr perdue dans une classe disciplinée et qui avait le toupet de regarder, dissipée, par la fenêtre un autre monde.

Ou encore Rémy Scheurer, redoutable par la précision de son verbe mâtiné d’un humour anglo-saxon, ce qui est un compliment de lèse majesté.

Enfin mes deux prédécesseurs dont on a déjà dit tout le bien que l’on pensait d’eux. Et auquel j’ajoute la gentillesse de Hanspeter qui m’a donné la main alors qu’un « grain de quorum » soufflait sur nos travaux…

Et Claude Frey, le redoutable et élégant tribun apparu un jour à la tribune dans sa consternante nudité : il avait oublié sa pochette à l’hôtel…

Au nom de l’Assemblée fédérale, j’exprime à chacun d’entre vous mes sentiments de très vifs remerciements pour le travail accompli pour le pays dans le plénum, dans les groupes, dans les commissions, dans les délégations.

Avec le temps qui passe, les plus beaux souvenirs qui vous resteront auront pour nom l’amitié nouée au-delà des partis et au-delà des communautés linguistiques.

Chacun a vécu ici de près une tranche de l’histoire de notre pays. Vous appartenez à cette cohorte de 3176 personnes qui ont siégé jusqu’ici au Parlement, la plus haute autorité de notre Confédération. Lundi une nouvelle vague prendra place sur ces sièges que vous avez honorés chacun à votre manière et chacun de si belle manière.

Nous allons remettre à chacun son certificat avec la mention des années d’appartenance au Parlement, la signature des secrétaires des conseils et des présidents en charge jusqu’à lundi prochain.

Chacune et chacun recevra un petit étui pour ses cartes de visites. Et pour mes collègues qui ont présidé les chambres, Hanspeter Seiler, Anton Cottier et Gian-Reto Plattner, il y aura un petit cadeau supplémentaire dont ils devinent le contenu. Eux qui ont remis à tant d’interlocuteurs en Slovaquie, en Ouzbékistan ou au Bhoutan, ce petit paquet rouge au nœud blanc en reçoivent cette fois-ci un qui leur est destiné et qui leur rappellera ces contacts qui sont importants pour le Parlement et pour l’image de la Suisse dans le monde.

Le président sortant du Conseil des Etats devra attendre quelques jours avant de recevoir son diplôme car le signataire ne revêt pas encore la fonction indiquée sur le document. Je constate qu’il est parmi les conseillers aux Etats qui nous quittent le seul à n’avoir jamais songé à devenir conseiller national. C’est donc un pur sénateur…qui aurait eu d’ailleurs quelque mal à se glisser dans la cohorte des Hubacher, Gerwig, Sacha Euler ou Carl Miville qui occupaient tout le terrain à Bâle-Ville !

Un autre Conseiller aux Etats lui ambitionnait il y a fort longtemps de devenir conseiller national. Il s’agit de Pierre Paupe, candidat la première fois au Conseil national en 1967, et qui avait obtenu alors 12 092 suffrages sur la liste du « Parti démocratique chrétien-social jurassien ». Il était alors instituteur et maire de Montfaucon. J’imagine que son élection au Conseil des Etats a été une consolation plus qu’équitable pour son insuccès d’alors… Il nous a donné une belle démonstration de persévérance car il fut encore candidat par la suite.

Saviez-vous chers collègues que Toni Cottier et Christine Beerli avaient eux aussi ambitionné de siéger au Conseil national. Le Fribourgeois avait échoué de peu en arrivant premier suppléant en 1979 tandis que la Bernoise arrivait en 1987 en 13e position sur une liste PRD emmenée alors par les Jean-Pierre Bonny et les Geneviève Aubry. Christine apportera bientôt la démonstration qu’elle peut encore passer aisément d’un conseil à l’autre…

Vreni Spoerry et Toni Dettling ont eux réussi leur passage qui fut remarqué dans la grande chambre avant de rejoindre la petite ! Ils nous diront peut-être de quel conseil ils conservent le meilleur souvenir. En tout cas, Toni a été un locataire parfait dans les deux chambres.

Vous allez tous devenir ipso facto membre de l’Association des anciens parlementaires qui organise chaque automne un repas au Bellevue et qui est, comme disait Ruth Dreifuss, un lieu de convivialité. J’espère que vous honorerez de votre présence ce rendez-vous de l’amitié entre collègues.

En devenant anciens parlementaires, vous ne serez pas des demi-parlementaires mais vous redevenez des citoyens à part entière qui auront toujours le souci des affaires publiques et du bien du pays. Le virus de la politique est quelque chose de sain et il n’y a pas de vaccin là contre.

Je souhaite à chacun et à chacune une excellente journée marquée sous le signe de l’amitié. Conservez un beau souvenir de votre vie parlementaire !