Excellences,
Mesdames et Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi de saluer les ambassadeurs des pays islamiques en Suisse. Votre association qui regroupe des Etats d’Europe, d’Afrique et d’Asie est un interlocuteur de premier ordre pour le Parlement helvétique. Je soutiens la tradition de ces agapes annuelles qui nous donnent l’occasion d’approfondir et de soigner les relations bilatérales avec chacun des membres de votre club, sans formalités et en toute cordialité.

Avant de passer à table, j’aimerais vous adresser quelques mots et prolonger ainsi la discussion entamée par Mme Christine Egerszegi-Obrist sur la liberté religieuse. L’an dernier, la présidente de l’Assemblée fédérale avait tenu à rappeler que la liberté religieuse était limitée par les autres droits fondamentaux figurant dans notre constitution, en particulier la liberté d’opinion et la liberté d’expression, tout aussi fondamentales. Nous ne pouvons pas en effet admettre dans un Etat laïc qu’un précepte religieux quel qu’il soit prime sur la liberté d’opinion.

J’aimerais pour ma part évoquer les conditions que doivent remplir les nouvelles communautés religieuses pour être pleinement reconnues dans notre pays, d’obédiance chrétienne comme la grande majorité des pays d’Europe.

Quelque 310'000 musulmans sont officiellement recensés dans notre pays et l’aspiration de certains à être reconnus dans leur foi est légitime. Je condamne toute suspicion à leur égard, toute méfiance ou défiance alimentée par les polémiques du voile, les événements sanglants au Proche-Orient ou encore le souvenir de l’attentat du 11 septembre. L’islam en Suisse a de nombreuses facettes et je veux éviter tout amalgame entre les communautés musulmanes respectueuses du droit et quelques extrémistes souvent fanatisés par des organisations terroristes.

Mais la Suisse ne peut pas brûler les étapes si elle veut réussir son test face à l’immigration musulmane. Pour citer le porte-parole de la mosquée de Genève, «une bonne intégration des musulmans en Suisse prendra du temps.»

Lorsque vers la fin des années 60, les travailleurs turcs puis yougoslaves viennent construire les routes et les édifices de notre pays, ils comptent rentrer au pays après avoir économisé suffisamment d’argent pour s’y installer. Mais quelques années plus tard, la possibilité de faire venir leur famille change la donne. Une communauté musulmane mixte et jeune voit le jour et ses enfants et petits enfants s’enracinent chez nous.
D’autres musulmans chassés par les conflits, en particulier par la guerre des Balkans, les dictatures ou les famines reçoivent l’asile en Suisse. Au point que le nombre des musulmans a doublé ces dix dernières années et qu’ils représentent maintenant le 5% de la population. La majorité vient du Kosovo, de Bosnie Herzégovine, de Turquie et d’Albanie. Portées par cette croissance, les communautés musulmanes demandent d’être reconnues. Elles veulent se manifester et certaines réclament d’élever des minarets.

Mesurée à l’aune de l’histoire des communautés chrétiennes en Suisse, les associations musulmanes sont extrêmement jeunes et certaines de leurs revendications paraissent prématurées. La paix religieuse en Suisse est sacrée, si l’on peut dire. Les conflits entre chrétiens réformés et catholiques ont failli tuer dans l’œuf le projet de Suisse moderne, au milieu du XIX siècle. Ces heurts sanglants ont profondément marqué l’imaginaire collectif de ce pays. Des tensions entre réformés et catholiques se sont encore manifestées en 1974, lors de la séparation de la pointe nord et catholique du canton de Berne réformé. Aujourd’hui, le respect de l’équilibre confessionnel reste une donnée de base de la politique suisse.

C’est pour préserver la paix religieuse que la Suisse a reconnu un statut privilégié aux Eglises historiques que sont les Eglises réformée, catholique et catholique-chrétienne.
La communauté nationale helvétique ressemble à un jeu de patience. Insérer une nouvelle pièce - celle des communautés islamiques - dans la lente construction de ses cantons, de ses langues, de ses cultures et de ses confessions demande la plus grande circonspection. Et du temps. Sous peine de voir l’édifice s’écrouler. Il s’agit d’abord d’établir la confiance et la connaissance mutuelles.

Les musulmans de Suisse sont au tout début du processus de reconnaissance publique de leur religion. A l’heure actuelle, aucun canton ne reconnaît formellement l’islam mais la centaine de lieux de prières et les communautés qui gravitent autour d’eux s’organisent de plus en plus sous forme d’associations islamiques, comme l’Union vaudoise des associations musulmanes ou l’Union des associations musulmanes de Fribourg, en Suisse romande. Lorsqu’elles sont admises juridiquement, les communautés religieuses deviennent alors des partenaires de l’Etat dans leur mission d’accompagnement de la population et de transmission des valeurs. Elles doivent en contrepartie accepter la légitimité et la prédominance de la législation suisse.

Elles doivent aussi s’engager à résoudre les problèmes qui pourraient se poser et à reconnaître les autres religions présentes sur le sol helvétique. Les communautés qui affirment haut et fort que l’islam est la seule vraie religion, ou qu’un système religieux a force de loi, ne peuvent pas avoir droit de cité en Suisse.
Toujours en recherche d’équilibre, la Suisse s’est organisée au plan du droit pour que ses communautés religieuses minoritaires puissent vivre librement leur foi. En retour et en toute logique, la Confédération attend que les Suisses et les communautés chrétiennes enracinées en terre musulmane jouissent du même statut, de la même confiance, de la même liberté et de la même attention. Entre pays amis, qui recherchent la fraternité et la paix, la réciprocité est une marque de respect: je vous demande de mettre tout en œuvre pour qu’elle se réalise dans les Etats islamiques que vous représentez. Ainsi, à travers nos continents et nos histoires différentes, nous pourrons assurer un avenir de stabilité et de concorde à nos descendants. C’est mon vœu le plus cher.

Je vous remercie de votre attention.