Version orale fait foi

 

Monsieur le Conseiller fédéral,
Chers collègues,


Comme il est d’usage au Conseil, je saisis l’occasion de la dernière intervention du Conseiller fédéral Pascal Couchepin devant le Conseil des Etats pour lui exprimer notre gratitude.
Je tiens à saluer, en votre nom, son engagement résolu et indéfectible pour notre pays et l’éclairage humaniste qu’il a apporté à nos débats comme membre du Conseil fédéral.


Vous savez comme moi, chers collègues, combien les délibérations parlementaires peuvent se révéler vaines si elles ne sont pas soutenues par un idéal. Pascal Couchepin a souvent incarné cet idéal.


Le pouvoir demande une conviction inébranlable. Durant son mandat au Conseil fédéral, tel un pèlerin, Pascal Couchepin s’est laissé guider par les valeurs universelles de démocratie, des droits de l’homme et de liberté.


Parce que la société représente plus que l’addition de destinées individuelles et d’intérêts particuliers, et parce que les valeurs, la culture et les émotions jouent également un grand rôle, vous avez, Monsieur le Conseiller fédéral, toujours recherché l’équilibre à long terme, dussiez-vous pour cela parfois agiter le landerneau, secouer les certitudes, combattre les préjugés. Il ne m’appartient pas de dire ce qu’il faut en retenir. D’autres, plus tard, jugeront. Mais je ne vais pas vous cacher l’admiration devant la méthode, parce qu’elle requiert des convictions et qu’elle demande du courage et de l’audace.


Il faut partager des valeurs pour voir dans l’avenir les chemins du possible. Ensuite, les institutions politiques sont là pour rechercher, pas après pas, à tâtons, ce souverain bien qu’est le bien commun et le développer. La crédibilité des institutions est importante, encore plus lorsque les interactions deviennent plus complexes, moins lisibles et les pouvoirs et contre-pouvoirs moins identifiables au sein de la communauté nationale et internationale.


Monsieur le Conseiller fédéral,

Vous avez été, tout au long de votre engagement politique, le ferme gardien de nos institutions et de la démocratie dans un temps où la solidarité et le bien public ont parfois semblé passés de mode. Vous avez marqué les débats de société avec comme seule arme votre cœur, votre intelligence, votre intuition et votre volonté.
Vous avez toujours été un fervent défenseur d’une structure équilibrée des pouvoirs. Avec un Exécutif fort, fait pour gouverner, à qui on laisse le temps et la possibilité de le faire. Avec un Parlement destiné à représenter la volonté politique de la nation, à voter les lois, à contrôler l’exécutif, mais sans prétendre sortir de son rôle. Avec le Peuple suisse. Le peuple qui représente dans notre pays – j’aime vous emprunter cette expression –, la « source du pouvoir ». Le peuple qui ne joue pas un rôle monarchique mais qui, dans la Constitution fédérale, a donné à la Suisse des institutions destinées à servir les intérêts du pays tout entier. Des institutions démocratiques, équilibrées, solides et non pas des institutions sans autre fondement, sans autre but et sans autre ligne d’action que celle qui serait donnée au fil des votations populaires.


Je tiens à citer l’extrait d’un entretien que vous avez donné en 2004, dans une traduction personnelle mais que j’espère fidèle, entretien dans lequel vous livrez, Monsieur le Conseiller fédéral, votre appréciation sur la très fine mécanique institutionnelle suisse. Je cite : « Le peuple est la source du pouvoir. Il a le dernier mot. Mais entre les élections et les votations, les autres pouvoirs de l’Etat sont aussi appelés à exercer leurs responsabilités. » Puis un peu plus loin : « La Constitution fédérale prévoit la séparation du pouvoir entre le peuple et les institutions. Nous sommes convaincus que le peuple ne doit pas être un dictateur. C’est pourquoi on n’a pas besoin de se taire quand il a parlé ». (fin de citation)
Pour qu’un pays puisse progresser, il lui faut des bases solides – nous les avons – mais également des idées.


Du choc des idées jaillit la lumière et vous n’avez pas craint de lancer quelques propositions nouvelles pour faire comprendre certaines réalités. Peut-on vous en vouloir d’avoir parfois enflammé la discussion ? Non, car faire passer de nouvelles idées et faire évoluer les mentalités est l’une des tâches les plus difficiles de la politique. En effet, réformer est difficile. Le pays et les citoyens appellent la réforme, mais ils renâclent souvent devant elle. C’est aussi la tâche du Conseil fédéral d’aller parfois à l’encontre des idées reçues et d’opérer les bons choix dans la solitude et dans l’urgence. Pour paraphraser le Général de Gaulle, un conseiller fédéral doit savoir durer et endurer.


Monsieur le Conseiller fédéral,

J’aurai dans quelques instants le plaisir de vous remettre deux ouvrages. Il s‘agit des tomes I et II du « Discours sur le gouvernement » d’Algernon Sidney, paru en anglais en 1698 et traduit en français en 1702. C’est une édition publiée juste après la Révolution française en français précise le traducteur, parce que le texte méritait une langue plus universelle que l’anglais. C’est une édition dans laquelle le premier propriétaire de ces ouvrages a laissé des notes en français, en anglais, en espagnol et en grec, portant une réflexion sur le souffle de liberté qui parcourait le continent européen à la fin du XVIIIème siècle.
Pour Algernon Sidney : « La raison étant aussi naturelle à l’homme que l’amour de la liberté ; la première peut tempérer l’autre et la tenir dans de justes bornes. » (fin de citation)


Dans l’Angleterre monarchique de la fin du XVIIème siècle, – « O tempora, o mores » – cela valut à son auteur d’être décapité.


Je me joins à mes collègues pour vous dire tout le plaisir que nous avons eu à «disputer» avec vous des règles dont notre communauté a besoin pour s’organiser et pour bien vivre ensemble. Peut-être – certainement ! – réfléchirez-vous encore aux affaires de notre pays et de ce monde. Peut-être aurons-nous la chance d’en débattre encore ensemble.


C’est le vœu que je forme, tout en vous souhaitant, au nom du Conseil des Etats, plein succès dans vos projets futurs.