Par votre vote, vous venez de me délivrer le certificat de fin d'apprentissage de Président. Je vous remercie pour votre confiance.

Après deux ans passés sous la férule de Liliane Maury-Pasquier, mais aussi de notre secrétaire générale Mariangela Wallimann-Bornatico que je remercie, je devrais être apte à vous affronter dans l'exercice délicat de l'acte d'élaboration des lois. Liliane Maury-Pasquier a été un maître,- je n'ose pas dire une maîtresse - d'apprentissage doté d'une autorité naturelle, servie par un caractère serein et jovial. Elle a présidé le bureau en toute indépendance et a acquis de ce fait le respect de votre assemblée. Comme il est d'usage de le dire, elle rentre dans le rang après avoir tenté l'aventure du Conseil fédéral. Naturellement sage, elle n'aura aucun regret, mais elle en laissera à celles et ceux qui la connaissent bien. Car contrairement à ce que l'on a pu entendre ici et là dans la campagne, je peux affirmer qu'outre sa parfaite connaissance des dossiers, elle est une femme d'autorité dans toute l'acceptation du terme. Je la remercie pour son engagement qui a contribué à améliorer dans le public l'image des autorités fédérales.

Je suis conscient que mon rôle est celui d'un simple ouvrier meunier qui met en sac le grain que les institutions, l'administration et les commissions parlementaires ont moulu préalablement. L'opération, apparemment simple, est pourtant délicate car le conditionnement du produit qui sort du moulin est déterminant pour affronter le marché, c'est-à-dire le peuple qui ne se prive pas, ici ou là, de nous sanctionner en référendum.

Mais la présidence du Conseil national et de l'Assemblée fédérale c'est bien sûr encore quelque chose de plus que l'humble tâche du meunier. C'est un honneur. L'honneur de représenter le pouvoir politique dans le pays et le pays à l'étranger. Chaque Présidente ou Président ressent cet honneur comme une lourde responsabilité mais est assez lucide pour savoir qu'il est attaché à la fonction et qu'il ne résulte pas d'un mérite particulier.

Qu'est-ce donc que cet honneur ? Lors de la récente remise de la légion d'honneur par le Président de la République voisine, des académiciens se sont attachés à en faire le tour. Dans l'Esprit des Lois, Montesquieu soutient que : " l'honneur, c'est-à-dire le principe de chaque personne et de chaque condition, prend la place de la vertu politique ". Pour lui, l'honneur est donc attaché à la définition du bien commun et il est dû, par principe de gouvernement, à celle ou celui dont l'action politique a des conséquences heureuses pour la collectivité. L'honneur, selon Montesquieu, est donc utilitariste et sert une cause générale à travers la fonction. Il n'est pas attaché à une vertu propre à celui qui le porte. Ainsi on est jugé honorable et donc méritant par principe pour la seule raison que l'on défend l'intérêt général. Mais les tentations sont fortes et les occasions sont nombreuses de déroger à cette règle d'éthique politique. Le législateur l'a bien compris en introduisant dans notre constitution à l'article 161 : " les membres de l'assemblée fédérale votent sans instructions ". L'indépendance serait donc le principe suprême de l'intérêt général. C'est par elle que se mérite l'honneur. Et si l'honneur des parlementaires est leur indépendance, est-il honorable de défendre l'économie ? Oui pour autant que notre appartenance a tel ou tel conseil d'administration ou à telle association ne nous enlève pas notre libre-arbitre. Le registre des intérêts est là pour nous le rappeler.

Mais vous admettrez avec moi que cette notion d'honneur " institutionnel " est de plus en plus remise en question par le public en raison de la nature complexe des choses et de par notre système de milice. En effet, nous ne sommes plus jugés honorables par le simple fait d'être des élus. Il nous faut donc, dorénavant, mériter notre honneur et le considérer, avec Aristote, comme " la récompense de la vertu accordée aux gens de biens ". Ou encore pour citer un auteur moderne, l'académicien Eric Orsenna, " Ce bien moral conquis dans la lutte et qui permet à la fois d'acquérir la considération d'autrui et de conserver sa propre estime ". Le parlement est le lieu par excellence où l'on peut acquérir l'honneur qui nous est accordé par convention à l'entrée de cette Maison.

Dans les propos qui suivent il va être également question d'honneur. De celui des chefs d'entreprises. Les grands dysfonctionnements, les conflits d'intérêt et la cupidité qui ont marqué ces derniers temps la conduite de quelques-unes de nos grandes entreprises ont eu des répercussions jusque dans ce Parlement. Des voix s'élèvent pour nous interdire l'accès aux conseils d'administrations, ce qui déboucherait sur un changement de régime parlementaire. Nous deviendrions alors des politiciens professionnels, ce qui est contraire à notre culture helvétique et ne nous rendrait pas forcément plus vertueux ni plus efficace. Pour regagner la confiance du public, il ne suffit pas de décréter la séparation de l'ordre économique et de l'ordre politique. L'économie de marché s'est révélée la plus apte à créer du bien-être réparti équitablement dans le respect des règles de l'Etat. Dans ce Parlement, nous discutons de ces règles. Certains veulent les diminuer, d'autre les renforcer. C'est le jeu politique. Ceux, dont je suis, qui soutiennent une économie responsable devraient ici s'assurer que les conditions morales socialement acceptables soient respectées. Si des managers de grandes entreprises, d'intérêt national, se conduisent mal, alors il faudra édicter de nouvelles règles. Même si la grande majorité de nos entrepreneurs ou de patrons de nos multinationales, dont celle chère au cœur de l'ancien syndic de Vevey sont irréprochables. Le futur Président de la Confédération, Pascal Couchepin, a déclaré dans un récent entretien à un journaliste " Je suis très négatif à l'égard de nouvelles normes, mais je ne vois pas comment on les évitera si les élites économiques ne prennent pas conscience de leurs responsabilités ".

Les libéraux - au sens large du terme - de ce parlement, de gauche et de droite ne peuvent pas assister les bras ballants a l'action de quelques saboteurs qui mettent en péril notre paix sociale en s'assurant qu'ils sont eux-mêmes du bon côté. Il en va de l'honneur de nos entrepreneurs.

J'en viens maintenant à mes conclusions. Ma famille et mes amis sont présents dans la tribune et je les remercie d'être venus m'entourer aujourd'hui, dont une forte délégation d'alpinistes des quatre cultures qui m'ont entraîné cet été à travers les Alpes, de Santa Maria à Neuchâtel, dans l'aventure de " Suiza existe ". Grazia ad els sun jau daventà conscient da la realitad da la cultura e da la lingua rumantscha che vegn discurrida da 40'000 persunas sparpagliadas en las vals grischunas. Jau n'als consideresch betg pli sco in element folcloristic, mabain sco part instatgabla da noss pajais. Vous savez bien mes chers collègues que ce moment est presque banal dans la vie d'un parlementaire, mais ô combien important pour la famille et les amis. Comme le veut la formule, je reporte l'honneur qui m'est fait non seulement sur ma femme et sur mes enfants mais surtout sur mon père Eric, qui entre dans sa 94ème année et qui a passé dix ans de sa vie, de 1936 à 1946, comme huissier dans la loge d'entrée de ce palais du Parlement. Il a été mon maître d'éducation civique et suit aujourd'hui encore, jour après jour, le programme des sessions. Papa, toi qui as été un citoyen honorable, tu acquiers aujourd'hui avec moi l'honneur du pays que tu as servi toute ta vie. A toi, et à maman qui aurait tant aimé être là, je te consacre ce moment qui est un des plus beaux de notre vie.