Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Mes premiers mot iront au Président de la ville de St-Gall, M. le Dr Heinz Christen et cher homonyme : je comprends, Monsieur le Président, que vous soyez fier d’accueillir pour la deuxième fois en six ans le concours mondial des métiers ! Vous disposez en vos murs, de quelques magnifiques œuvres d’art dont l’une fait le bonheur des érudits : il s’agit bien sûr de la bibliothèque de l’Abbaye de St-Gall, ce joyau qui a demandé le talent de nombreux artisans de métiers, qu’il s’agisse des stucateurs-plâtriers, des ébénistes et des moines copistes qui ne calculaient ni leur peine, ni leur temps, pour réaliser les chefs d’œuvre graphiques et les livres qui y sont conservés.

Pour entretenir de telles splendeurs et conserver toutes les beautés d’autrefois, les artisans modernes doivent être sensibles au respect du travail des anciens. Bien sûr, ils recourront à des matériaux et des techniques modernes pour les guérir des maladies de l’âge ou de celles de la civilisation. Voici déjà un merveilleux territoire d’action pour vous, Mesdemoiselles et Messieurs les concurrents de ce concours mondial des métiers ! Votre savoir-faire n’est pas seulement capable de conserver, mais aussi de créer.

Sans vos aptitudes, aucun monument marquant ne saurait voir le jour. Car comme chacun le sait, de la conception à la réalisation, il y a un monde, fait de contraintes extrêmes mécaniques et physiques, qui sont telles qu’elles vous permettent d’atteindre à l’excellence. Celle-ci ne se limite pas à des mises en œuvre techniques. Car le premier ingrédient de votre travail, c’est le respect. Respect de l’idée, respect de la matière que vous devez apprivoiser pour qu’elle accepte de se plier à l’idée initiale.

Qu’il s’agisse d’un ébéniste, d’un charpentier, d’un chaudronnier, tous vivent en symbiose avec le chant de la matière : l’outil scande, le matériau chante sa réponse : oui, ici tu peux me demander encore un petit effort, non ici arrête-toi, car tu risques de me briser. Il n’est pas étonnant que certaines corporations aient mis sur pied une éthique du métier.

Certes, il est des artisans dont les œuvres sont plus éphémères, telles la gastronomie ou la confiserie. Leurs grands maîtres des siècles passés sont toujours vivants dans nos mémoires : on déguste encore le tournedos Rossini ou le Châteaubriant et les fruits confits sont venus en droite ligne de l’Antiquité.

Si quelques machines ont supprimé des tâches répétitives, la finesse de l’artisanat doit cependant tout à la main humaine. Mais, aussi habiles et rapides soient-elles, chacun d’entre nous n’en a que deux, ce qui explique que les brigades en cuisine et en confiserie soient aussi importantes, puisque l’on compte environ deux artisans pour élaborer le mets d’un convive chez une grande toque… ou qu’en 1887, il y avait déjà 700 ouvriers confiseurs à Paris

Et puis, il est aussi des artisans dont les œuvres se régénèrent d’année en année tout en traversant les siècles, tel l’art des jardins, qui oscille de la géométrie des jardins à la française jusqu’au savant désordre des jardins à l’anglaise, sans parler des jardins japonais, qui restituent tout un paysage en quelques mètres carrés. Cette profession est aujourd’hui en pleine évolution : les parcs de ville jouent les campagnes, les parterres ont quitté leur rigidité tombale et les saisons s’y marquent à nouveau.

J’aurais voulu, Mesdemoiselles et Messieurs les concurrents, citer chacun de vos métiers, parce que chacun d’entre vous apporte de la beauté et du plaisir. Tous nous donnent le sentiment d’appartenir à une espèce noble, puisque capable d’émotion.

De telles compétitions mondiales sont aussi utiles, dans la mesure où elles permettent aux participants de voir de quelle manière des concurrents d’autres cultures différemment le même problème technique. J’ai toujours cru en la vertu des échanges : et je ne doute pas que de ceux-ci fleuriront des inventions qui nous séduiront totalement d’ici quelques années !

Ayez toujours à coeur, Mesdemoiselles et Messieurs, de rester exigeant envers vous-même, envers vos réalisations, ne cédez jamais aux sirènes dangereuses de la rentabilité maximale, car vous y perdriez un peu de votre âme ! Que chacune et chacun d’entre vous puisse devenir, dans sa branche, ce que les Japonais appellent « un monument national vivant », tel est le vœu que je forme, pour que vous soient toujours rendus les hommages que vous aurez pleinement mérités !