Mes chers collègues, je vous invite à vous lever pour écouter l’éloge funèbre de trois anciens présidents des Chambres décédés depuis notre dernière session.

MM. Luigi Generali, Pierre Dreyer et Paul Schmidhalter s’en sont allés au cours de l’été. Trois grandes personnalités qui ont beaucoup donné à leur pays et à leur canton nous ont quittés pour toujours.

M. Luigi Generali qui fut président du Conseil national en 1978-1979 est décédé le 27 juin à l’âge de 85 ans.
Dans les deux chambres du Parlement fédéral, auquel il avait appartenu pendant douze ans (1971-83), il avait occupé les fonctions les plus importantes. Ses collègues l’avaient appelé au fauteuil présidentiel et il occupa la charge de premier citoyen du pays avec distinction.
Son influence fut grande à la tête du groupe radical-démocratique. Pendant la dernière année de sa carrière parlementaire, il présida encore la Commission des finances du Conseil des Etats. Il était naturel que son nom fût évoqué lors de l’élection complémentaire au Conseil fédéral de 1982 qui vit l’élection de Rudolf Friedrich.
Nombre d’entreprises de la branche hydro-électrique ont bénéficié de ses avis autorisés pendant de très longues années. Il en était devenu l’incarnation à Berne. Il alliait parfaitement la défense du bien public avec des responsabilités importantes dans l’économie privée.
Les députés romands se souviennent qu’il avait accepté de prononcer l’allocution d’ouverture de la 10e session de l’Assemblée internationale des parlementaires de langue française à Genève, à une époque où une telle démarche demandait une certaine ouverture sur le monde. Il avait déclaré à cette occasion : « la mentalité romande complète et nuance, avec les contributions tessinoise et grisonne, ce que la mentalité alémanique conçoit avec son propre génie »
Il maîtrisait parfaitement le dialecte alémanique et était ainsi pleinement représentatif de nos trois grandes cultures nationales. Son discours de clôture de la 40e législature fut un modèle d’éloquence latine. Sa philosophie de serviteur du peuple se trouva résumée dans ces quelques paroles qu’il prononça :
« Se è vero, che il miglior servitore del popolo, al pari di un buon valletto, è colui che non teme di sussurrare verità spiacevoli all´orecchio del suo padrone, altrettanto dovranno continuare a fare i membri di questo consesso, senza timori di subitanee ire e senza tregua, quando ne scorgano la necessità ».
Nous conserverons le souvenir d’un homme attachant dont la cordialité était proverbiale et dont le fumet des brissagos donnait au Palais fédéral une atmosphère toute méridionale. Pour moi qui suis à moitié tessinoise par ma mère, j’éprouve cette perte encore plus douloureusement.
Un grand Tessinois nous a quitté pour toujours, J’assure son épouse Itala et sa famille de notre très cordiale sympathie.

M. Pierre Dreyer qui fut président du Conseil des Etats du 7 juin au 29 novembre 1982 est décédé le 28 juillet à l’âge de 81 ans. (Seul notre collègue Carlo Schmid a eu le privilège de siéger à ses côtes).

Sa carrière politique avait été précédée d’une incursion dans la haute administration cantonale et dans les affaires. En 1966, il était élu conseiller d’Etat démocrate-chrétien et fut chargé de la direction de l’intérieur, de l’industrie, du commerce et de l’artisanat. La confiance du peuple le conduisit à siéger pendant trois législatures au Gouvernement cantonal. Pierre Dreyer restera comme l’un des artisans du miracle économique fribourgeois.

Pierre Dreyer fut le premier député fribourgeois au Conseil des Etats élu par le peuple en 1972. Il fut membre de notre chambre haute jusqu’en 1987. La présidence du Conseil des Etats lui échut un peu par surprise alors que le Landammann d’Obwald qui assumait ce mandat ne fut pas réélu lors de la traditionnelle Landsgemeinde.

En prenant possession du fauteuil présidentiel, il déclara modestement qu’il était là en vertu de la « noblesse du hasard » et non de celle du mérite. Tant dans son allocution d’ouverture qu’à la fin de son mandat, il fit ressortir les ravages causés par le chômage. Il y décela avant tout des causes structurelles et exprima l’avis que les mesures prises par l’Etat devaient s’inscrire dans un climat socio-politique favorable aux investissements et aux entreprises.

Sa présidence a été marquée par une visite rendue au Président du Sénat français Alain Poher. La pendule qu’il devait lui remettre en guise de cadeau de notre Parlement fut séquestrée lors du passage en douane. Interpellé par le président du groupe d’amitié franco-suisse du Sénat, le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre mit cette intervention inhabituelle au compte de la lutte contre l’immigration clandestine… Pierre Dreyer ne garda aucune amertume de cet incident et félicita même les ministres des affaires étrangères des deux pays d’avoir décidé de tenir des réunions annuelles. Ainsi un « mouvement pendulaire » était-il instauré, observa-t-il ironiquement !

Dépeint parfois comme un félin, M. Dreyer fut un fin politique. Il savait charmer ses auditoires et était très convaincant. Il présida le comité pour l’introduction du suffrage féminin sur le plan cantonal en 1971. Grand sportif puisqu’il fut champion cantonal du 200 mètres, il aimait aussi la sereine détente que procure la pêche en rivière… Comme directeur de l’Intérieur, il connaissait par le menu les 285 communes fribourgeoises d’alors et leurs cours d’eau.  Au printemps dernier, je l’ai rencontré à la réunion des anciens présidents des chambres dont il était un participant assidu.

Il mit toute son énergie et tout son talent au service de ses concitoyens et c’est avec émotion que je l’ai accompagné vers sa dernière demeure lors de ses obsèques à Villars-sur-Glâne. Mais comme Apollinaire le poète l’avait dit : « La beauté de la vie passe la douleur de mourir ».

A son épouse Adèle et à sa famille vont nos condoléances émues.


M. Paul Schmidhalter, dit Ciccio, fut le président du Conseil national en 1992-1993.  Nous le savions malade et hélas, il n’a pas réussi à gagner cette lutte inégale. Il est décédé le 23 août, à l’âge de 74 ans.

Sa personnalité était rayonnante et faite d’optimisme et de joie de vivre. C’était un grand montagnard et un sportif qui rivalisait avec Adolf Ogi dans les compétitions de ski entre parlementaires. Sa présidence fut marquée par deux événements exceptionnels : l’élection de Mme Ruth Dreifuss en mars 1993 dans des circonstances politiques particulières puis la session extraordinaire à Genève.

Il sut diriger les travaux de l’Assemblée fédérale d’une manière ferme dans une situation politique délicate après le renoncement de M. Francis Matthey.

En septembre-octobre, il fut le premier président à diriger les travaux d’une session extra-muros à Genève marquée par de nombreux événements inoubliables pour tous ceux qui eurent le privilège de la vivre.  Il fut à cette occasion un parfait ambassadeur du Parlement. On le vit conduire avec bonne humeur la cohorte des parlementaires du GATT au vignoble de Féchy, de l’Ecole d’agriculture de Lullier au Palais des Nations, du CERN à la Promotion économique cantonale.

On se souviendra aussi de l’émouvante béatification de Maurice Tornay à la Cathédrale St-Pierre de Rome où il fut le représentant de la Suisse. Il fut ensuite reçu par le pape Jean-Paul II pour une audience privée. Il avait rencontré préalablement de la République Oscar Luigi Scalfaro avec lequel il s’entretint de questions ferroviaires et européennes.

Monsieur Schmidhalter représenta aussi le Parlement avec dignité lors de voyages au Japon, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Irlande. A Dublin, il rencontra la présidente Mary Robinson, se passionna pour la question irlandaise et proposa au comité d’Oslo les noms des premiers ministres britannique et irlandais comme lauréats du Prix Nobel ! Il fallait le voir à l’œuvre dans ces circonstances diplomatiques. Il excellait par son charme et sa conversation. Parlant quatre langues, il était à l’aise dans ces contacts.

Sa belle profession d’ingénieur EPFZ l’avait conduit à s’intéresser de près à toutes les questions de transport et à faire valoir des vues qui dérogeaient parfois à l’orthodoxie administrative quant il s’agissait d’un tracé d’autoroute en Valais. Il fut un ardent protagoniste du tunnel de base du Lötschberg.

Ce courageux lutteur donna beaucoup à sa ville de Brigue, au Canton du Valais et à la Confédération en occupant les mandats de conseiller communal, de député, de président du groupe CVPO au Grand Conseil valaisan et de conseiller national pendant douze ans. Il aimait la politique, les campagnes électorales, les débats et les polémiques et même les dissidences en n’ayant pas peur d’ébranler parfois le bloc majoritaire.

J’exprime à son épouse Müsi et aux siens ma profonde sympathie.

Ce sont  trois hommes de cœur qui nous ont quittés et je vous prie d’observer un instant de silence à leur mémoire.