Monsieur le président de l’Assemblée nationale du Québec,
Mesdames et Messieurs les invités,
Chers collègues présidentes et présidents d’Assemblée parlementaire,
En Suisse, le président de l’Assemblée fédérale porte le titre de «premier citoyen». J’ai mis mon activité de vigneron-agriculteur entre parenthèses durant une année pour accéder au perchoir – c’est le surnom que l’on donne au fauteuil du président du Conseil national, autrement dit de la Chambre du peuple. La Chambre du Conseil des Etats est présidée cette année par un représentant du Canton des Grisons. Nous passons tous deux beaucoup de temps dans notre petite capitale de Berne quand nous ne sillonnons pas le pays de long en large.
En décembre dernier, lorsque j’ai pris mes fonctions de plus haut magistrat du pays, j’ai promis d’œuvrer pour la cohésion nationale. J’ai été mis à l’épreuve d’entrée de jeu : huit jours après avoir été assermenté, j’ai présidé l’élection de notre gouvernement fédéral. Un membre sortant du collège gouvernemental n’a pas été réélu, contrairement à une tradition établie chez nous depuis longtemps et qui a tendance à se perdre. Cet événement a divisé le pays.
L’unité nationale est un enjeu central pour la Suisse qui compte quatre régions linguistiques. La Confédération helvétique n’est pas un Etat-Nation. Elle est née de la volonté de ses membres, à savoir de celle des 26 cantons et demi-cantons qui la composent, d’unir leurs destinées. Elle existe par leur choix de cohabiter dans la paix.
Le président de l’Assemblée fédérale est un vivant symbole de cette Suisse moderne. Il incarne et constitue une icône de sa démocratie semi-directe, fondée sur la milice parlementaire. Comme les autres élus, il vient du peuple et demeure ancré dans la société civile durant son mandat. Pour garantir cet enracinement dans l’économie, le monde du travail et la société civile, la présidence des deux Chambres fédérale est limitée à une année.
La Suisse n’a pas connu la sophistication des grandes cours européennes et les mentalités restent marquées par son passé paysan. On se méfie chez nous des politiciens hors sol et des technocrates trop brillants. Les élus doivent montrer patte blanche s’ils veulent convaincre et emporter l’adhésion de l’électeur.
Nous n’avons pas en Suisse de parti majoritaire au parlement. Les cinq partis principaux représentent chacun une part du corps électoral oscillant entre 15 et 29% de la population.
Les partis doivent donc se coaliser pour former des majorités. Ces coalitions sont de centre droit ou de centre gauche, selon les objets discutés et mis au vote. Les objets importants sont portés devant le peuple par la voie du référendum. Le peuple qui se prononce en votation populaire a donc souvent le dernier mot.
Le citoyen suisse accorde sa confiance au Parlement dans la mesure où il peut s’identifier au système. Sans tomber dans le folklorisme, je pense que l’une des missions du président de l’Assemblée fédérale est de renforcer ce lien organique entre le citoyen et le pouvoir législatif.
Quand je prends la parole en allemand à Weinfelden, en italien à Lugano et en français à Lausanne, ce n’est pas pour me mettre en avant ou servir mon parti. Non, ma seule ambition est de renforcer la crédibilité du travail du législatif, fondement de notre système politique. Je vois les présidents des l’Assemblées parlementaires comme des remparts contre la crise institutionnelle qui frappe nos sociétés. En assistant aux grands et menus événements de la vie nationale, j’essaie de vitaliser les liens sociaux traditionnels entre le peuple et les élus et je lutte contre l’individualisme.
En Suisse, les débats des Chambres sont retransmis en direct sur le site Internet du Parlement. Les milieux intéressés et la population peuvent ainsi se forger une opinion.
Le président de l’Assemblée doit aussi défendre la démocratie parlementaire face à la montée en puissance des médias. Il protège la confidentialité des débats des commissions parlementaires qui rédigent un communiqué de presse après chacune de leur réunion. Ce secret de fonction est indispensable pour trouver les solutions consensuelles qui réuniront des majorités au sein du Parlement. Les débats des Chambres sont quant à eux ouverts au public et à la presse.
J’ai la chance de faire partie également de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) qui réunit des parlementaires de 47 Etats. Nous y avons également évoqué le rôle des présidents de parlement dans le renforcement de la démocratie. Le thème que nous traitons aujourd’hui est donc bel et bien d’actualité.
J’ai été récemment pris à partie par des journalistes avides de sensations. Ils me reprochaient d’avoir programmé de trop nombreuses visites internationales durant mon année présidentielle et de dépenser ainsi inutilement les deniers publics.
Certains représentants des médias semblent ignorer les valeurs transmises lors de ces contacts et l’importance de ces relations pour encourager la démocratie.
Lors de ma récente visite au Mexique, j’ai rencontré les présidents des deux chambres, accompagnés d’élus de tous les partis ainsi que des parlementaires de l’un des Etats de ce pays. Je reçois aussi des ambassadeurs, des présidents de parlement, des ministres ou des chefs d’Etat - j’en ai reçu une quarantaine à ce jour dans mon bureau de Berne. Il n’y a rien de mieux que ces rencontres pour ouvrir la discussion la nécessité de mettre en place de véritables institutions démocratiques. La qualité de ces institutions est la garante d’un avenir pacifique. La stabilité politique crée la confiance et elle est la condition d’un développement économique digne de ce nom.
Pour terminer, en Suisse, le président d’assemblée a également la compétence de trancher lorsque partisans et adversaires sont à égalité au sein de la Chambre ou du Bureau. Mais cette voix prépondérante ne le place pas en position de force pour influencer le programme des sessions ou les ordres du jour. Les projets législatifs d’envergure sont en fait lancés par les groupes parlementaires.
Chers collègues,
Permettez-moi de conclure sur une note un peu péremptoire. Un bon président donne vraiment sa mesure lors des crises politiques graves. C’est en effet à lui de garantir le droit de procédure parlementaire lors de conflits ouverts. Il sait en de telles circonstances manifester des qualités de médiateur et de conciliateur. Il veille que les règles du jeu soient les mêmes pour tous les députés. En un mot, protéger les minorités et assurer un bon fonctionnement des droits démocratiques devraient être une seconde nature chez tout président de Chambre qui se respecte.
Je vous remercie de votre attention.