Seules les paroles prononcées font foi.
«LES TESSINOIS, COUSINS LATINS OUBLIES?»
Mesdames et Messieurs les organisateurs du forum des 100,
Mesdames et Messieurs les invités,
Chers amis de Suisse romande, cari amici ticinesi, chers confédérés,
En décembre dernier, l’Assemblée fédérale élisait pour la septième fois une représentante du Tessin à sa présidence. Je remercie les organisateurs du Forum des cent de m’avoir invitée pour évoquer le sujet du «cousinage» entre Suisses romands et Suisses italiens.
La tentation est grande de brosser un tableau idyllique de notre relation car l’amitié qui unit les latins de la Confédération est profonde. Je vais pourtant laisser de côté l’image d’Épinal et vous livrer quelques réflexions tirées de mon expérience de travail au niveau suisse, au sein d’associations, de mon parti et des institutions. En fait, c’est surtout mon activité politique qui m’a donné le privilège de côtoyer des personnes représentant les différentes opinions mais aussi toutes les régions linguistiques et culturelles du pays. Les comités des associations nationales sont eux de plus en plus germanophones.
Vous me demandez si «Les Tessinois sont des cousins latins oubliés?». Depuis neuf ans que je siège dans la commission parlementaire des transports et des télécommunications et dans celle de la sciences, de l’éducation et de la culture, j’ai pu approfondir cette question. Ma réponse est claire et nette: c’est OUI.
Les relations entre Romands et Tessinois (je devrais dire «personnes de Suisse italienne»: les Tessinois oublient souvent les italophones du Grisons!) sont ambivalentes. Nous sommes à la fois très proches et très distants. Nous avons des affinités très fortes non seulement parce que nous parlons des langues néo-latines sœurs mais aussi parce nous avons des points de vue et des sensibilités politiques très similaires.
Ainsi, nous faisons confiance au pouvoir régulateur de l’Etat. Nous voyons plutôt d’un bon œil qu’il organise la solidarité et promeuve un développement économique et social équilibré, tenant compte des régions périphériques ou de montagne. Pour nous autres Latins, l’Etat se doit de soutenir le service public et universel, d’encourager le plurilinguisme pour assurer la cohésion nationale et de défendre l’égalité des chances des minorités.
La Suisse latine peine à comprendre la méfiance des Suisses alémaniques vis-à-vis de l’Etat: je pense par exemple à la politique familiale, aux crèches et à l’école enfantine. La scuola dell’infanzia commence chez nous dès 3 ans. Pour les Romands et les Tessinois, la socialisation précoce est normale et elle est un bien pour l’enfant. Outre-Sarine, c’est une tragédie! Les référendums lancés contre le concordat HARMOS et l’entrée à l’école enfantine à 4 ans montrent bien ce fossé.
Les latins sont aussi traditionnellement plus ouverts à l’Europe que les Alémaniques. Mais l’attitude des Tessinois a changé depuis les années soixante. Ils ne sont plus tout à fait sur la même longueur d’onde que les Romands: on l’a vu encore une fois avec la dernière votation sur la libre circulation.
Pourquoi cette différence vis-à-vis de l’ouverture à l’Europe?
Peut-être que la «petite» minorité tessinoise a un problème d’identité que la «grande» minorité romande n’a pas. Et qu’avec les mutations du marché du travail tessinois, les Tessinois ont peur de perdre leur place, de subir la concurrence en tant qu’employé mais aussi en tant qu’employeur. Avant l’ouverture, notre petit marché du travail était protégé: les frontaliers étaient surtout actifs dans l’industrie. Aujourd’hui, les 40'000 frontaliers italiens sont également engagés par les banques et l’artisan tessinois a des concurrents qui travaillent très bien et sont moins chers.
L’ancrage du Tessin dans l’Europe est aussi marqué par une histoire et un voisin différent de celui des Romands. Est-ce que notre cousinage résistera à de si grandes divergences sur la politique extérieure?
Est-ce que la latinité qui devrait nous rassembler n’est finalement qu’un mythe, une construction virtuelle?
De mon observatoire, j’ose le dire: le mot et la définition de «latin» sont des artifices. Nous avons des affinités politiques et culturelles, mais dans la pratique, ce terme signifie souvent autre chose. «Venez avec nous, chers amis tessinois, défendre la latinité…»: Les Romands invoquent la latinité lorsqu’ils y trouvent leur avantage mais rarement au profit des Tessinois.
Permettez-moi de vous donner quelques exemples.
1) Lorsqu’il s’est agi d’implanter le nouveau tribunal fédéral pénal, deux coalitions se sont formées: Aarau et Fribourg contre St-Gall et Bellinzona. Pourquoi le canton de Fribourg ne s’est-il pas allié au Tessin? C’aurait été une occasion en or, pour nos deux minorités, de faire front commun. Nous aurions pu saisir la chance de dénoncer notre sous-représentation à la tête de l’administration fédérale et des ex-régies fédérales. Les directions générales sont trop souvent des «deutschschweizer Männerclub», avec un ou deux Romands en guise de cerise sur le gâteau.
2) Je suis aussi attristée que dans la liste du futur développement de l’infrastructure ferroviaire, le ZEB, les Romands aient opposé la troisième voie Lausanne-Genève à l’achèvement de la Nouvelle ligne ferroviaire du Gothard. Ce complément, avec les voies d’accès tessinoises, a déjà été reporté plusieurs fois alors qu’il est vital pour l’ensemble de la Suisse.
Ce n’est pas «un cadeau aux Tessinois», pas plus que le Lötschberg n’est un cadeau fait aux Valaisans, même si l’ouverture du tunnel s’est révélée très bénéfique pour ce canton et pour la Suisse romande. La NLFA perd son sens si elle finit à Lugano. Elle doit aller de la frontière nord à la frontière sud pour vraiment améliorer le transport des voyageurs et des marchandises dans notre pays et le relier à l’Allemagne et à l’Italie.
Trop souvent, la grande minorité romande a tendance à négliger la petite minorité italophone, quand elle ne joue pas carrément contre elle. Les Romands oublient un peu trop vite leurs «chers cousins latins!»
Bien sûr, il y a des explications à ce phénomène. Nous vivons chacun à un autre bout de la Suisse et que nous nous connaissons mal. Lugano-Genève, c’est presque un tour de Suisse – plus de 6 heures de train! Par la route aussi, c’est loin. En été, le pas de la NOVENA raccourcit un peu le trajet et on peut passer par l’Italie. Les Alémaniques eux sont nos voisins et visitent avec assiduité leur «Südstube».
En plus de l’éloignement géographique, il y a la langue. L’italien n’a jamais été rendu obligatoire à l’école secondaire, comme le demande le Tessin depuis des lustres. Les jeunes Tessinois eux DOIVENT étudier les langues nationales. Ils commencent par le français, puis apprennent l’allemand et enfin l’anglais. Les autres Confédéré non. Enseigner l’anglais comme deuxième ou unique langue étrangère rendrait les choses encore plus difficiles.
Je sais que les Romands sont conscients que leurs liens avec le canton du sud des Alpes sont trop lâches. Selon un sondage mené en mars 2009 par MISTrend, deux tiers d’entre eux estiment ces relations insuffisantes. Cette frustration monte même à 74% parmi les décideurs. La population et les leaders tessinois sont un peu moins inquiets. Ils faut dire que de nombreux jeunes se forment dans les hautes écoles romandes et maintiennent ainsi le contact.
Comment lutter contre l’indifférence qui nous guette et devenir de vrais cousins?
Il me semble que l’on fera déjà un grand pas en prenant conscience des enjeux d’un cousinage digne de ce nom entre les minorités latines, grande ou petites. Ensemble, on sera plus forts.
Mais pour cela, nous devons apprendre à nous connaître et à nous comprendre. Notre rapprochement dépend de la volonté et de l’initiative de chacun, personnes privées, associations ou institutions.
Par bonheur, il sera bientôt plus facile de nous voir car la NLFA raccourcira les déplacements. Et avec la ligne Mendrisio-Varese-Malpensa, on gagnera au moins une heure entre Lausanne et Mendrisio!
Je place aussi de grands espoirs dans l’entrée en vigueur, l’année prochaine, de la loi fédérale sur les langues pour stimuler les échanges entre les communautés helvétiques et encourager le plurilinguisme. Cette loi prévoit le soutien et la promotion des langues dans l’administration. Chacun aura le «droit de penser et d’écrire dans sa propre langue». La loi encourage aussi les contacts des écoliers romands et alémaniques avec leurs collègues tessinois.
Il est indispensable, pour la cohésion de notre pays, que les latins maintiennent l’équilibre avec la majorité alémanique. Quitte à ce que les intérêts régionaux et cantonaux passent de temps à autre au second plan. Cet équilibre est le pari de notre petite nation de volonté. Et peut-être que les élus romands devraient faire un nœud dans leur mouchoir, pour ne pas oublier leurs cousins latins quand ils débattent sous la Coupole...
Je vous remercie de votre attention.