Contribution à «Dieu en fête – Regard sur la procession de la Fête-Dieu à Fribourg», mai 2009, Edition Regard Fribourg – Edition La Sarine

 

La Fête-Dieu est une part de l’identité fribourgeoise. On peut la voir comme une grande représentation, un miroir que la capitale cantonale se tend à elle-même. La population ne s’y trompe pas qui se masse sur les trottoirs pour voir défiler ses autorités religieuses et civiles.

Chants sacrés et canonnades, reflets d’ostensoir et éclats de hallebardes, or des chasubles et anthracite des costumes de notables, fragrances de vieux cuir et parfums de fleurs coupées, autels en plein air magnifiant l’espace citadin: le cortège civico-militaro-religieux de la Fête-Dieu de Fribourg a de quoi stupéfier le visiteur non averti.

Cette fête n’est pas pour autant un fossile vivant venu du fond des âges afin d’émoustiller les historiens, les sociologues et autres anthropologues. Non, la cérémonie de la Fête-Dieu témoigne de l’enracinement religieux de la cité. Elle atteste de la longue interaction entre l’Eglise catholique et la société fribourgeoise et est l’occasion de rendre hommage à la religion pour les valeurs qu’elle peut nous apporter.

Par-delà ses contrastes voire ses contradictions, l’exposition publique du pain eucharistique manifeste la foi dans le partage et la solidarité. En honorant ce rendez-vous annuel, les gens de Fribourg répondent au besoin profond de ritualiser les liens entre les membres de la famille humaine et de donner libre cours à nos rêves et à nos espoirs.

L’univers de la Fête-Dieu est saturé de symboles, de significations, de messages et de signes. Mais sa première vertu est certainement de réaffirmer l’appartenance à un corps social et mystique. Avec son faste un peu anachronique et ses airs surannés, ce rite religieux nous rappelle que nous ne sommes pas des individus perdus dans une société atomisée.

La Fête-Dieu met en scène la dimension sacrée de la communauté et de la société. Elle inscrit dans le domaine public les valeurs qui fondent la vie ensemble et elle les transcendent. Elle réaffirme le primat de la justice, de l’amour et de la liberté. En cela, cette fête constitue une critique implicite du matérialisme, élevé au rang de credo par notre époque.

Alors que les repères se sont érodés au point que rechercher l’intérêt public est parfois même devenu suspect, alors que l’on célèbre l’individualisme comme la voie vers le bonheur personnel, alors que le libéralisme et l’idéologie marchande ont envahi notre imaginaire, alors que la privatisation s’attaque aux services, à la formation, aux sciences du vivant et aux assurances sociales, l’espace public se restreint et la société se vide de ses enjeux. Pourtant, et la Fête-Dieu en est un exemple vivant, la société est bien plus vaste que l’addition de destinées individuelles. La communauté est bien plus riche que toutes les solitudes mises bout à bout. L’intérêt général est plus grand que la somme des intérêts particuliers.
Peut-être le rôle principal de l’Etat est-il justement de ramener l’individu à l’universel et de le sauver d’un égoïsme aveugle. Car chacun ne constitue pas une fin en soi et sans relation aux autres, l’individu s’atrophie. Ainsi, une société préoccupée du bonheur de ses membres regardera en direction des institutions politiques et sociales. Elle ne se centrera pas uniquement sur un hypothétique épanouissement individuel.

«Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l'homme, mais pas assez pour assouvir son avidité», a dit avec justesse le mahatma Gandhi. La quête du bonheur qui donne sens à la condition humaine appartient à tous. Que chacun des membres de notre communauté tende au «souverain bien», ce bonheur qui est le fruit de la pratique de la justice et de la sagesse.

L’être humain est appelé à quelque chose de plus grand, de plus noble, qu’à la satisfaction de ses besoins matériels. Il est appelé à tenir compte des besoins de la communauté et à partager, s’il veut conquérir sa dignité.

La Fête-Dieu et ses déambulations en ville de Fribourg ou dans les villages du canton est une métaphore de cette marche vers un accomplissement commun. Le bonheur collectif est le but de toutes les valeurs de l’existence et il les réalise.