Introduction
" L'homme et la femme son égaux en droit. La loi pourvoit à l'égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. L'homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale. " Voici ce que dit l'article 8, alinéa 3, de la constitution fédérale.
Et pourtant ! Pourtant, pas besoin d'être grand clerc - d'ailleurs l'expression n'existe pas au féminin - pour savoir que les femmes sont peu présentes, quand elles ne sont pas tout bonnement absentes, dans tous les postes à responsabilités de la société, qu'il s'agisse des milieux économiques, religieux ou politiques. Elles constituent pourtant plus de la moitié de la population. Leurs capacités, leur intelligence sont comparables à celles des hommes et il ne se trouve plus personne, à l'heure actuelle, dans notre pays, pour oser dire - et j'espère, penser - comme l'a fait par exemple l'Eglise pendant un certain nombre de siècles que le fœtus de sexe féminin acquiert une âme plus tard que celui de sexe masculin. Voilà 31 ans, les femmes suisses ont même reçu un certificat de compétence suffisante et égale à celle des hommes suisses sous forme de droit de vote.
Alors, où est donc le problème ?
D'abord, et c'est une évidence, on ne change pas en quelques années des comportements et des points de vue acquis et entretenus pendant des siècles.
Constat - la réalité des femmes aujourd'hui
Depuis l'aube des temps, la moitié de l'humanité porte des enfants et l'autre pas. Cette différence existe et c'est tant mieux ! Mais ce qui n'est pas tolérable et qui doit changer c'est que cette différence serve à justifier un soi-disant état inférieur de la femme et son maintien dans une position subalterne et dépendante.
Dans le monde
Ainsi, à l'échelle planétaire, le plus souvent au nom de la coutume, les fillettes sont confrontées à des obstacles qui limitent leur émancipation et se heurtent au déni de leurs droits.
Dans de nombreux pays, il est considéré comme normal d'envoyer prioritairement les garçons à l'école et de garder les filles à la maison pour travailler. Il n'y a rien d'étonnant, dès lors, à ce que, sur les quelques 900 millions d'adultes analphabètes dans le monde, deux tiers soient des femmes.
Autre conséquence de cette inégalité face à l'éducation : plus de 70% de la population mondiale vivant dans l'extrême misère sont des fillettes ou des femmes. Et leurs salaires, à travail égal, partout dans le monde, représentent entre 50% et 80% de ceux des hommes.
En outre, la violence à leur égard tue des millions de petites filles ou de femmes. On estime qu'à l'échelle du monde entre 25% et 50% des femmes ont été victimes de la violence physique ou sexuelle d'un partenaire masculin.
Dans des pays plus proches de nous, l'exemple des pays nordiques nous permet de croire à une meilleure intégration des femmes dans toutes les sphères dirigeantes. Ainsi, alors que les femmes de ces pays détiennent le record européen en matière de taux de fertilité grâce à un généreux système de protection sociale, elles ont aussi le plus fort taux d'activité professionnelle du monde occidental (80% en moyenne) et occupent plus du tiers des sièges de leurs parlements respectifs : de 42,7% en Suède à 34,9% en Islande. La Suisse n'arrive qu'au 24e rang de ce classement.
En Suisse
Dans la loi
L'histoire de l'égalité en Suisse est marquée de quelques dates importantes que j'aimerais rappeler ici.
• en 1971, les Suissesses sont devenues citoyennes à part entière ;
• le 14 juin 1981, l'article constitutionnel consacrant l'égalité entre femmes et hommes a été adopté suite à une initiative populaire ;
• en 1988, c'est au tour du nouveau droit matrimonial instaurant l'égalité formelle dans le couple d'entrer en vigueur ;
• le 14 juin 1991, les femmes ont organisé une grève pour accélérer les travaux législatifs en matière d'égalité. Cette mobilisation a permis à la loi fédérale sur l'égalité d'être adoptée en 1995 ;
• en 1998 enfin, les tâches éducatives étaient reconnues pour la première fois dans la dixième révision de l'AVS.
Parmi ces belles avancées, nous avons cependant vécu un grand trou noir lorsque, le 13 juin 1999, le peuple suisse a refusé d'adopter une assurance maternité pour toutes les femmes vivant en Suisse.
Dans les faits
Le domaine éducatif et familial est encore aujourd'hui celui des femmes, alors que les hommes sont majoritaires à décider du domaine public. Pourtant, la décennie écoulée a profondément changé les relations entre le travail et la vie de famille. Alors que trois mères actives sur quatre s'arrêtaient de travailler après la naissance d'un enfant dans les années 70 et 80, elles ne sont plus que 38% aujourd'hui à faire ce choix et 57 femmes sur 100 exercent une activité professionnelle.
Les femmes ont changé, elles sont actives professionnellement mais l'égalité dans le monde du travail n'est de loin pas atteinte. Pourquoi ?
De récentes études ont démontré que la participation des hommes aux tâches familiales et domestiques a très peu évolué durant la dernière décennie. Ainsi, en 1997, les femmes consacraient deux fois plus de temps que les hommes aux tâches domestiques. Selon cette même enquête, la responsabilité principale de ces tâches incombait à 90% aux femmes lorsque le couple avait un ou plusieurs enfants en dessous de 14 ans. Rien d'étonnant donc que les femmes travaillent majoritairement à temps partiel, avec toutes les conséquences que cela implique : revenu moins important pendant la durée de la vie professionnelle, accès beaucoup plus restreint aux postes à responsabilité et conséquences négatives sur la sécurité sociale.
En politique
D'élection en élection, au cours des dernières années, la proportion des femmes dans les instances politiques suisses n'a cessé d'augmenter.
Où en sommes-nous actuellement ? Au début de cette année, les femmes occupent 24% des sièges au Conseil national et 19,5% au Conseil des Etats. Globalement, la part des femmes dans les gouvernements et les parlements fédéraux et cantonaux est de moins de 25% alors que les femmes représentent 53% de l'électorat.
Si on regarde d'un peu plus près la situation géographique, on constate que les femmes sont mieux représentées en Suisse alémanique alors que l'électorat romand a toujours été plus favorable aux revendications féminines, que ce soit pour l'octroi du droit de vote aux femmes ou pour l'acceptation d'une assurance maternité.
Quant à l'aspect partisan de leur représentation, les femmes sont nettement mieux représentées dans les partis de gauche, y compris les Verts. Le cancre de la classe est ici, sans conteste, l'UDC qui arrive péniblement à 7% de femmes parmi ses élu-e-s au Conseil national et qui n'a tout bonnement aucune représentante au Conseil des Etats.
Le bilan est donc, à l'heure actuelle, plutôt mitigé : si, de manière générale, la proportion de femmes élues n'a cessé d'augmenter au cours des années, cette augmentation a été relativement faible lors des dernières élections fédérales. De plus, pour la première fois, le nombre total de candidates a aussi reculé et les femmes ont toujours moins de chances d'être élues que les hommes. La Suisse est donc bien encore, selon les termes de l'Union interparlementaire, une démocratie inachevée.
Pistes d'actions
Les idées ne manquent heureusement pas pour mettre en œuvre une égalité nécessaire voire vitale. Sans les développer toutes, je souhaite tout de même en évoquer quelques unes, en vrac :
" Changer les mentalités : non, les femmes ne sont pas plus bêtes que les hommes, elles sont aussi compétentes, elles doivent être présentes dans tous les domaines d'activités. Il n'y a ainsi pas de raison qu'elles constituent plus de 50% des maturant-e-s et des étudiant-e-s, plus que 30% des doctorant-e-s et un tout petit 6% des professeur-e-s. Elles ne doivent plus avoir à choisir entre des enfants et une carrière et cela demande un certain nombre d'adaptations de la société.
• Diminuer le temps de travail, adapter les structures : pour permettre aux femmes comme aux hommes de remplir leurs tâches tant au sein de la société que de leur famille, il faut impérativement diminuer la durée du temps de travail et l'initiative qui est soumise au vote populaire ce week-end nous permet, à point nommé, de tendre à une meilleure répartition des tâches. Elle ne suffira toutefois pas. Il faut aussi instaurer au plus vite une véritable assurance maternité, avec un minimum de 16 semaines de congé payé, un congé paternité obligatoire et le développement de structures d'accueil des enfants en bas âge et des enfants en âge de scolarité. Pour ce faire, toutes les démarches sont bonnes, toutes les stratégies sont utiles, toutes les initiatives aussi bien cantonales que fédérales.
• Féminiser le langage : la langue accompagnant et marquant les évolutions sociales, on ne peut plus prétendre à l'heure actuelle que le masculin, genre prétendu neutre et universel, rend aussi bien compte des femmes que des hommes. La place et la visibilité des femmes dans la société dépendent aussi du langage qui joue un rôle fondamental dans la formation de l'identité sociale des individus.
• Développer des modèles d'accompagnement : les femmes ayant moins facilement accès à des formes de soutien institutionnalisées (associations sportives ou autres, clubs, accomplissement des tâches militaires, etc.), on doit développer à leur intention des formes d'accompagnement par des femmes plus expérimentées. Un tel projet de " mentoring " - on peut aussi parler de marrainage - a récemment été mis sur pied par le Conseil suisse des activités de jeunesse.
• Promouvoir les femmes en politique : même après le rejet de l'initiative dite des quotas en mars 2000, le débat autour de mesures ciblées pour une meilleure représentation des femmes en politique est loin d'être révolu. Car une représentation égale des sexes n'est pas seulement une question d'égalité, c'est aussi une question de démocratie. Aujourd'hui, une politique active de promotion des femmes relève surtout de la responsabilité des partis : ils doivent constituer un réservoir de candidates, leur assurer une présence médiatique identique à celles des candidats et les mettre en bonne place sur des listes électorales, toutes actions qui, loin de s'improviser, nécessitent une prise de conscience et un engagement constants.
Il ne nous reste plus, ainsi, qu'à nous mettre au travail qui, nous l'avons constaté, ne manque pas.
Pour changer les comportements et les points de vue entretenus pendant des siècles, il faut en avoir la ferme volonté et se donner des moyens concrets. Et, pour mettre ces moyens à disposition de la société, tout le monde doit s'engager : les responsables de la scolarité et les parents, les universités, qui forment le corps enseignant, et les autorités politiques, qui votent les budgets et donnent des mandats, les administrations qui appliquent les directives, les partenaires sociaux qui négocient et mettent en œuvre les conditions de travail, les médias qui donnent à voir et mettent en scène, les partis politiques qui ont la responsabilité de la formation et de l'encadrement de leurs militant-e-s.
Femmes et hommes, nous devons œuvrer ensemble pour construire un monde plus équilibré et plus juste, qui permette à toutes les compétences de s'exprimer et à tous les talents de s'épanouir.
Et c'est en cela tout particulièrement que la lutte pour l'égalité entre femmes et hommes est un combat d'actualité, qui met en lumière l'ensemble des inégalités perpétuées par notre société et qui, ce faisant, est symbolique d'un engagement beaucoup plus large pour l'intégration et la reconnaissance de toutes et tous. Tant que cette égalité ne sera pas réalisée, on ne pourra pas dire qu'il n'y pas d'exclu-e-s. Tant que les femmes ne seront pas pleinement représentées dans les instances de pouvoir et de décision, tant qu'elles n'y auront pas pleinement accès, on ne pourra pas dire que les autorités sont l'émanation du peuple. Seule une participation pleine et entière peut ainsi préfigurer d'un monde dont chacune et chacun est membre à part entière.