C’est la fin d’après-midi. La nuit est tombée sur le Palais fédéral, sur le bureau cossu, tout de bois et de lustre, du président du Conseil des Etats. C’est l’automne, l’heure d’hiver, l’heure aussi de la deuxième vague qui déferle sur l’Europe. De façon tout aussi abrupte que soudaine, elle nous touche de plein fouet. Une intensité qui a surpris toute l’Europe!
Le jour de cette interview, le 28 octobre 2020, le Conseil fédéral vient d’annoncer un arsenal de mesures fortes, applicables à toute la Suisse. Une réponse à la diversité des restrictions, tour à tour, annoncées par les cantons, difficile à comprendre pour la population.
Selon l’accord passé entre le département de l’intérieur, l’OFSP, l’office fédéral de la santé publique, et la CDS, la conférence des directeurs cantonaux de la santé, chaque canton garde la main et peut annoncer des mesures plus strictes encore. Cette feuille de route, qui spécifie les critères et les seuils d’alerte de l’épidémie, était sur la table depuis plusieurs semaines, mais n’est entrée en vigueur que le 22 octobre !
Un accord qui va dans le sens des questions formulées, au Conseil fédéral, par la commission de la santé du Conseil des Etats dans sa lettre du 4 septembre. Une lettre qui relaye elle-même les constatations faites, par la présidente du Conseil national Isabelle Moret et le président du Conseil des Etats Hans Stöckli, à l’issue de ce tour des cantons.
Pour boucler la boucle, les présidents des deux Chambres ont également organisé une rencontre entre les membres de la commission de la santé du Conseil national, le représentant des médecins cantonaux et des membres de la task force scientifique.
Avec à la clé, deux constats: l’épidémie reprend et le système de traçage est au bord de la saturation. Deux jours après cette rencontre, soit le 10 octobre, la task force scientifique alerte sur la gravité de la reprise épidémique. “Lors de cette invitation, le professeur Laurent Kaiser, chef de service des maladies infectieuses aux HUG, nous a alertés”, souligne Hans Stöckli, préoccupé. “Faites attention, après la deuxième vague, il y a la troisième. Comme dans toutes les autres pandémies. C’est à intégrer dans nos réflexions, y compris pour préparer une éventuelle troisième vague.”
“Casser la deuxième vague, sans vaccin, c’est possible”, renchérit Isabelle Moret. “C’est le message que nous a fait passer, le 15 octobre dernier, Tedros Adganom Ghebreyesus le directeur de l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé. Avec rigueur, respect scrupuleux des gestes barrières et la diminution de nos contacts sociaux; nous l’avons déjà fait au printemps”.
Retour sur ce tour des cantons. Entre deux vagues. Au coeur de l’été, la présidente du Conseil national, Isabelle Moret, et le président du Conseil des Etats, Hans Stöckli, ont sillonné la Suisse, les 11 cantons les plus touchés par l’épidémie de coronavirus.
Objectif: prendre le pouls de la population, comprendre le déroulement de la première vague, se préparer à la seconde et faire une photographie de la Suisse après la sidération provoquée par l'arrivée d’une maladie nouvelle, un premier semi-confinement, la fermeture des écoles, l’angoisse face à l’incertitude sur la virulence de la maladie, un monde à l’arrêt, une Suisse au ralenti.
De Lugano à Delémont, de Genève à Coire, de Lausanne à Bâle, en passant par Bienne, Sion, Fribourg et Berne, des cantons romands ou frontaliers pour la plupart. Comment la Suisse dans toute sa diversité a-t-elle été touchée par cette pandémie? Son système de santé a-t-il fait face? Est-il prêt à agir de manière coordonnée en vue de la prochaine vague ou même des prochaines vagues? Quelles sont les répercussions économiques et sociales de la crise sanitaire?
Au fil des rencontres, des témoignages forts et des images-chocs. Comme la caravane de solidarité qui révèle des poches de pauvreté, des gens prêts à patienter des heures pour recevoir un sac de nourriture d’une valeur de 20 francs. “ La distribution de nourriture à Genève, c’était un temps fort”, se souvient Hans Stöckli, “Là, j'ai eu un goût de la profondeur de la crise, de la profondeur de l’effet Covid”. “Cela m’a fait me rendre compte de l’importance de l’école”, appuie Isabelle Moret. “Pour l’enseignement bien sûr, mais aussi ici à Genève pour l’accès gratuit aux cantines pour les enfants les plus défavorisés, souvent leur seul repas chaud de la journée”.
Un tour des cantons qui permet de constater l’ampleur de la crise économique et l’impact social de la crise sanitaire. Des petits commerçants qui luttent pour sortir la tête de l’eau, des entreprises qui redoutent la fin des RHT et des personnes âgées isolées dans leur EMS, privées des visites de leurs proches, pour préserver leur vie. Mais à quel prix? Celui de ne plus serrer dans leurs bras leurs petits-enfants.
De visite en visite, un soulagement: le système de santé a dû se démultiplier, mais il a tenu bon, il n’a jamais été débordé. Mais de discussion en discussion, un même constat, une même inquiétude: le manque de coordination est pointé du doigt à de nombreux niveaux. Entre les cantons, entre cantons et Confédération, entre privé et public, mais aussi pour implémenter des outils plus robustes afin d’analyser les données et gérer le flux de patients. Un manque de coordination dont les Présidents des chambres fédérales se sont fait le relais dans la Berne fédérale.
L’horizon, au coeur de l’été, pourtant paraît dégagé. L’épidémie est sous contrôle, le traçage et les mises en quarantaines efficaces. L’envie de vivre, la nécessité de reprendre le cours de son travail, de faire face à l’urgence sociale et économique prennent le dessus. Le mot d’ordre, c’est “Apprendre à vivre avec le virus”!
Il est invisible. Rusé, tapi, le virus circule toutefois à bas bruit. La reprise de l’épidémie sera inéluctable dès la fin de l’été. C’est donc peut-être aujourd’hui que cette expression prend toute sa force. Sans vaccin, face à la deuxième vague.
Interview du 28 octobre 2020: Chronique d’un été entre deux vagues, riche en rencontres chaleureuses, en discussions, en visites et en enseignements. Pourquoi avoir entrepris ce tour des 11 cantons les plus touchés?
Isabelle Moret, présidente du Conseil national (IM) : L'idée, c'était que nous, les deux représentants du Parlement fédéral, nous puissions dans un premier temps remercier toutes les personnes qui se sont fortement engagées pendant cette première vague, en particulier le personnel soignant et non soignant des hôpitaux, mais aussi les personnes dans les EMS.
C'était une démarche historique! Pour la première fois, les présidents des deux Chambres ont travaillé toute une année main dans la main, en particulier pendant ce tour des cantons.
Hans Stöckli, président du Conseil des Etats (HS) : Isabelle Moret a toujours de bonnes idées! Je suis ravi d’avoir interrompu mes vacances pour l’accompagner. C'était une expérience extraordinaire, en tant que président de la Chambre des cantons, de voir comment les plus touchés d’entre eux se sont organisés pour faire face à la première vague et éviter la seconde. Malheureusement, comme on le voit aujourd’hui, pas avec le succès escompté!
Votre tour des cantons a débuté par le Tessin, le premier canton touché par la pandémie et le plus impacté par la première vague. Quel souvenir en gardez-vous?
HS: La fierté des responsables d'avoir pu dissoudre l'organisation de gestion de crise Covid le jour de notre visite, la fierté d’avoir pu maîtriser la première vague, ici au Tessin, le canton le plus touché et en premier.
IM: Cette visite a aussi été l'occasion de reconnaître publiquement, auprès des autorités tessinoises et de la population, que la décision de semi-confinement de la Berne fédérale est intervenue un peu trop tard pour le Tessin. Dans la première phase de la crise sanitaire, le Tessin s’est senti abandonné. Notre visite, conduite entièrement en italien, se voulait un signe fort du lien confédéral.
Recherche, technologie, innovation.
C’est aussi au Tessin que le tour des centres de recherche et de compétences a débuté. Quels ont été les temps forts?
HS: Au Tessin, la visite de l’IRB, l’Institut de Recherche en Biomédecine à Bellinzone, un centre de recherche à la pointe de la technologie, qui a découvert un vaccin à base d'anticorps pour soigner Ebola. C’est clé de faire des recherches dans les voies qui ont eu du succès lors d'une précédente pandémie.
IM: Je ne connaissais pas l'existence de ce centre de recherche, ni le fait qu'il était à la pointe mondialement. Ebola m'apparaissait comme un virus lointain. L'un des enseignements de ce tour des cantons, c’est la richesse et la profusion de nos centres de recherche et de compétences.
Le laboratoire P4 des HUG
HS: A Genève, la visite du laboratoire P4 aux hôpitaux universitaires de Genève, c’est inoubliable!
C’est ici, dans ce laboratoire très sécurisé, que le premier cas de coronavirus en Suisse a été détecté, le 25 février, par le professeur Kaiser et son équipe. Et malheureusement, maintenant, il est répandu partout.
IM: Une première rencontre très enrichissante avec le professeur Kaiser qui a fait l'objet de nombreux échanges par la suite. Il a été notre référent à plusieurs reprises pour comprendre comment fonctionnent les différents tests, en particulier les tests rapides antigéniques.
Aux HUG, nous avons eu l'occasion de visiter le laboratoire, centre névralgique de cette crise. J’ai découvert la machine de Roche qui réalise de nombreux tests PCR simultanément, un matériel de pointe, que seuls quelques laboratoires possèdent.
Un Valais innovant !
IM: La découverte d’un Valais innovant a été au coeur de ces deux journées. L’occasion de visiter des start-ups, en particulier Augurix qui produit un test sérologique rapide qui permet de savoir si l’on a développé des anticorps au virus. Et de découvrir Lonza, une entreprise qui a obtenu un contrat pour produire le vaccin de l’entreprise Moderna, lorsqu’il sera disponible. Lonza a même réussi à signer un contrat de longue durée qui la protège si le vaccin se fait attendre.
HS: Mon souvenir le plus fort, c’est la visite chez Lonza. Lors de notre passage en août, les responsables du site de Viège, lieu de production du vaccin de l’entreprise Moderna, nous disaient que l’essai clinique du vaccin était en phase 3. Et maintenant, nous attendons avec impatience!
La clé de cette rencontre: j’ai découvert que, même si une entreprise est sur le sol suisse, cela ne nous assure pas que le vaccin produit ici soit vendu en Suisse. C’est pourquoi la Confédération a conclu un contrat pour acheter une partie de cette production.
Aux Grisons, l’un des leaders mondiaux des respirateurs
HS: Des questions similaires se sont posées chez Hamilton, l’un des leaders mondiaux des respirateurs. Cette entreprise appartient à une famille américaine, mais elle est gérée par un Suisse. Ce dernier nous a raconté la lutte qu'il devait mener afin que la distribution de ses produits soit aussi garantie pour la Suisse.
L’une de leurs usines est située en Roumanie. Mais une nouvelle loi roumaine prévoit que toute production sur des sites roumains doit rester dans le pays. Du coup, Hamilton a relocalisé cette production dans un autre pays! Donc, cela veut aussi dire que les décisions nationales ne prévalent pas face à la globalisation et les raisons économiques.
IM: J'ai aussi été très impressionnée par la visite de l’entreprise Hamilton qui est juste incroyable de modernité, avec un directeur agile. Il nous a expliqué comment il a conçu la stratégie de son entreprise pour ressortir de la crise sanitaire plus fort qu'avant.
Tourisme
Le tourisme, un enjeu de cet été, une interrogation pour cet hiver. Un thème au coeur de vos discussions cet été?
IM: Tous les deux, nous avions, à la session de juin, lancé un appel à passer principalement les vacances en Suisse. Cet été, ils ont été nombreux à découvrir le pays. Un constat partagé par les responsables touristiques que nous avons rencontrés au Tessin, dans le Jura, mais aussi dans d'autres cantons comme les Grisons ou le Valais.
HS: En tant que Président de la destination Jura&Trois-Lacs, j’ai une sensibilité toute particulière pour ce qui se passe dans les régions touristiques. Dans le Jura, j'ai vu la volonté ferme du ministre de l'Économie de tout mettre en œuvre pour favoriser le tourisme cet été. Avec des actions concrètes comme la mise à disposition de places supplémentaires pour les caravanes ou en soutenant les activités touristiques. Et cela a marché: de nombreux Suisses sont venus en vacances dans le Jura. Plus nombreux que d’habitude!
IM: Aux Grisons, déjà en plein été, les responsables touristiques nous disaient: “C'est maintenant qu'il faut mettre en place des plans sanitaires pour la saison de ski au niveau national, voire même avec les pays européens qui nous entourent, comme l'Autriche”.
La crise du coronavirus a déjà fortement impacté le tourisme de montagne. Alors que la deuxième vague est là, comment envisager l'hiver qui vient?
HS: Ce n'est pas un hasard si ce sont les Valaisans qui ont pris, en premier, les mesures les plus draconiennes. Avec cette décision, ils espèrent sauver la saison la plus importante, l’hiver.
Aujourd’hui, ce 28 octobre, le Conseil fédéral n’a pas mis des délais à ses décisions. Il y a des pour et des contre. Pour les stations de montagne, c'est délicat.
IM: Je partage entièrement ce point de vue. La saison de ski, c'est la principale saison touristique dans nos régions de montagne et donc c'est maintenant, fin octobre, alors que la deuxième vague est là, que se joue l’hiver. Il est nécessaire que le nombre d'infections baisse, afin que les touristes suisses et étrangers n'aient pas peur de venir skier.
HS: Les concepts de protection sanitaire sont bien établis, y compris pour l'utilisation des installations mécaniques. Ça devrait fonctionner. Reste à savoir si la clientèle surmontera la peur. Bien sûr, c'est important d'aller skier, mais c'est quand même encore plus important de ne pas attraper le virus! Dans cette optique, j’ai des craintes… Moi de toute façon, je serai sur les skis cet hiver.
Régions Transfrontalières
La première vague a particulièrement touché les cantons limitrophes, proche de Bergame en Italie et de Mulhouse en France. Etait-ce la bonne solution que de fermer les frontières?
HS: A Bâle, nous avons été confrontés à la fermeture des frontières, en particulier la population transfrontalière qui d’ordinaire vit de part et d’autre de celle-ci, sans s’en soucier. C'était une révélation, on coupait en deux le mode de vie de ces personnes. C’est inacceptable.
Heureusement, dans la nouvelle loi Covid, un article a été introduit pour que, en principe, même dans une phase difficile, la vie dans les régions limitrophes soit préservée. C'est l'expérience faite à Bâle-Ville, Bâle-Campagne, Tessin, Genève, Neuchâtel et Jura.
L’aéroport de Genève a subi la crise du coronavirus de plein fouet. Le trafic aérien s’est effondré. De nombreux voyageurs risquaient la quarantaine à leur arrivée en Suisse. Les contrôles étaient-ils suffisants?
IM: Cette visite, c'était pour nous l'occasion de visiter l'aéroport de Genève, la porte d'entrée du tourisme international en Suisse, mais aussi la porte d'entrée de la Genève internationale. Et ici, nous avons posé beaucoup de questions concernant le fonctionnement des mises en quarantaine des voyageurs en provenance des pays à risque.
HS: Et malheureusement, il n'y avait aucune unité de doctrine entre Genève et Zurich. La transmission, ou non, de la liste des passagers aux autorités dépendait de la compagnie aérienne. Le traçage, j’y tenais et j’y tiens. C’est important. Et, à Genève en ce mois de juillet, l’information c’était qu’une grande partie des nouvelles infections provenaient de voyageurs de retour de l’étranger. C'était donc l’une des portes d'entrée du virus.
Tester, tracer, isoler. Un triptyque au coeur des discussions de cet été, en particulier avec les directeurs de la santé et les médecins cantonaux. Quels sont les enseignements?
HS: Le traçage! C'est à Delémont que je me suis rendu compte, pour la première fois, de son importance. C'est-à-dire identifier toutes les personnes en lien avec une personne positive, et ce afin d'essayer d'interrompre les chaînes de transmission et ainsi maîtriser le virus.
IM: Le binôme, traçage et médecin cantonal. Le médecin cantonal jurassien est le premier que nous avons rencontré. L’occasion de poser toutes nos questions de terrain : comment fonctionne le traçage, comment se prennent les décisions d’isolement et de quarantaine, de quelle manière est transmise la décision? Nous avons donc pris conscience du travail de fourmis effectué par les cantons en matière de traçage. Un travail qui a permis de contrôler l’épidémie au cours de l’été.
IM: A Genève, fin juillet (ndlr: le matin même de l’annonce de fermeture des discothèques), nous avons découvert le fonctionnement du traçage à large échelle. De nouveaux locaux, plus grands, ont été aménagés par la médecin cantonale, et ce pour augmenter le nombre de traceurs, de jeunes policiers en formation le jour de notre passage.
Je garde aussi en mémoire l’image de cette immense feuille blanche couverte de toiles d'araignées: le schéma des déplacements dans plusieurs discothèques et des contaminations potentielles d’un super-contaminateur. Sans qu’il ne s’en rende compte!
HS: Oui, une image forte cette “araignée” au mur. Une seule personne peut en infecter tellement d’autres en une soirée. Et ce qui m’a interpellé, c’est qu’une personne positive génère de 40 à 60 appels pour avertir ses contacts, au cours des 48 dernières heures. C'est presque plus possible.
Au coeur de l’été, les limites du système de dépistage semblent presque atteintes à plusieurs endroits, comme à Fribourg, où, le jour de votre passage, plusieurs clusters ont été identifiés dans des bars. Est-ce que la Suisse est prête à augmenter la cadence?
IM: Le traçage, les médecins cantonaux savent le faire. Simplement, d'habitude c’est pour quelques cas, en particulier de rougeole. Là, il est nécessaire de le faire à large échelle, avec ce que cela suppose d’organisation, de personnes, de téléphones. D’un coup, on a réalisé le retard numérique que l'on a dans ce pays, une meilleure digitalisation des processus faciliterait nettement la tâche des médecins cantonaux et de leurs équipes.
Les cantons utilisent des logiciels de gestion des quarantaines différents, qui ne sont pas compatibles entre eux. C’est pourquoi la Confédération doit établir un système chapeau.
Les délais pour effectuer un test s’allongent à plusieurs jours dans certains cantons. Neuchâtel propose même une déclaration d'auto quarantaine sans passer par un test. Est-ce un aveu d’échec de notre stratégie de dépistage?
IM: C'est un aveu d'échec. D'autant que les experts recommandent tous de tester, tracer et isoler. Et là, on recommence à abandonner le traçage, comme au printemps quand la Suisse manquait de tests, de réactifs.
Sauf qu’à ce moment-là, il restait des capacités de tests dans le privé. A Bâle-Campagne, nous avons visité le laboratoire Viollier début août. Là, il y a une dizaine de machines PCR disponibles, alors qu’un hôpital universitaire n’en a qu’une ou deux. L’avantage de ces machines: elles utilisent d’autres réactifs que les machines de Roche, une diversification qui permet aussi d’être moins exposés aux pénuries.
La coordination, on en manque parfois pour aiguiller les patients vers les centres de dépistage qui ont encore des disponibilités, et ce afin d’avoir accès rapidement aux tests et aux résultats.
HS: Je suis d'accord, c'est un signe d'échec, vu qu'il n’y a pas assez de tests à disposition. Dans un pays comme le nôtre, c'est un signal qui me déplaît parce qu’on devrait avoir les moyens nécessaires pour tester les gens qui veulent le faire. Désormais, les tests rapides sont mis à disposition. La situation est grave, tout doit être mis en oeuvre pour casser la vague.
IM: Les tests rapides nous ont enthousiasmés dès leur présentation cet été. Je suis donc satisfaite que le Conseil fédéral les ait autorisés. Reste encore à généraliser leur utilisation chez les médecins généralistes et les pharmaciens.
En matière de traçage, quelle est votre plus grande déception?
HS: L’application SwissCovid ! Elle n’a pas fait ses preuves. A mi-octobre, elle n’avait encore recensé que 130 cas positifs, alors que nous avons des milliers de cas par jour. Pourtant, elle pourrait être une solution pour appuyer les équipes de traçage.
De trop nombreuses équipes cantonales sont débordées et ne sont plus en mesure de tracer efficacement. Interrompre les chaînes de transmission, c’est pourtant essentiel pour maîtriser l’épidémie.
Comment gérer les quarantaines et comment les optimiser?
IM: Le médecin cantonal fribourgeois, Thomas Plattner, a été le premier à nous rendre attentifs à ce qu’une quarantaine de dix jours, c’est quand même long. Au point que cela pourrait dissuader certains de se faire tester. Par ailleurs, si l'efficacité d'une quarantaine liée à un contact positif est importante, la quarantaine de ceux qui arrivent des pays à risques est moins efficace. Et cela faisait finalement beaucoup de monde à placer en quarantaine.
Coordination intercantonale, fédéralisme, partage des compétences entre cantons et Confédération. Quel est le bilan de vos rencontres?
IM : Ces interactions et cette coordination, elles existent, mais la soudaineté et l'intensité de cette crise a surpris tout le monde. C’est dans ces moments que nous réalisons que la manière de nous coordonner n’est peut-être pas suffisamment rapide et efficace. C’est pourquoi nous avons souhaité apporter un liant supplémentaire.
Dans le cadre de ce tour des cantons, nous avons rencontré le président de la CDS, la conférence suisse des directrices et directeurs cantonaux de la santé, le bâlois Lukas Engelberger, tout comme plusieurs chefs de département de la santé. Cela nous a permis de constater qu’au sein de cette conférence, il y a différentes sensibilités qui s’expliquent principalement par l’intensité, ou non, de la première vague. Les cantons frontaliers du sud et de l’ouest, que sont les cantons romands, le Tessin, les Grisons et les deux Bâle, ont été beaucoup plus touchés. Ils ont ressenti pendant l'été une nécessité de se coordonner. C’est pourquoi ils sont aussi plus rapides à réagir au début de cette deuxième vague.
HS: Nous avons fait notre tour des cantons au moment où la compétence pour prendre des mesures était à nouveau entre les mains des cantons, au moment où le pays est passé de la situation extraordinaire à la situation particulière. L’épidémie était alors maîtrisée et nous avons eu l'occasion de constater la nécessité de respecter les spécificités locales.
Récemment, à l’automne, nous avons revu plusieurs interlocuteurs de l’été, en particulier des conseillers d’Etat en charge de la santé. Ils poussaient le Conseil fédéral à prendre des mesures au niveau national. Une base de mesures, qui laisse toutefois aux cantons la liberté d’être plus strict. Face à la crise, cet équilibre entre centralisme et fédéralisme permet une meilleure acceptation des mesures sanitaires par la population.
Quels sont vos souvenirs les plus marquants de ce tour des cantons?
HS: La visite de l’OMS, l'Organisation mondiale de la santé: un pilier de la Genève internationale. Je la soutiens et je pense qu’elle devrait être davantage valorisée auprès de la population suisse.
IM: La rencontre avec Tedros Adganom Ghebreyesus, le directeur de l’OMS, nous a permis de parler de l’importance de cette organisation, de ses relations compliquées avec les Etats-Unis et de son manque de financement. J’ai été surprise que son budget annuel soit similaire à celui d’un grand hôpital, y compris pour financer les campagnes de vaccination comme celle contre la tuberculose.
HS: En tant que conseiller aux Etats bernois, la visite dans le Jura, c’était particulier. Et le plus étonnant, c'était le nombre élevé de policiers qui ont assuré notre sécurité. Je me suis demandé si c'était à cause de mon origine? (ndlr: rires) Sans doute pas. C'était plutôt une façon de saluer notre présence.
Le système hospitalier et les EMS ont été au centre de vos visites dans le canton de Vaud. Avec quels constats clés?
IM: Professionnalisme, inventivité, capacité d’adaptation: les hôpitaux en ont fait preuve, dans tous les cantons, pour faire face à la crise. Ils ont déployé des portes à cabines, utilisé leur parking et le moindre recoin pour s'équiper. Les hôpitaux ont prouvé leur capacité à monter en puissance.
Au CHUV, j’ai été frappée par une alignée de lits vides, sans intimité, et par cette capacité d’augmenter le nombre de lits en soins intensifs. L’occasion aussi, de mieux comprendre le fonctionnement de ce service en temps crise et les possibilités de transferts.
Dans le canton de Vaud, les EMS, les établissements pour personnes âgées, ont aussi été sous forte tension au cours du printemps. C’est fondamental de comprendre de quelle manière ils s’organisent pour faire face au coronavirus. Je retiendrai cette phrase d’une soignante d’un EMS fortement touché pendant la première vague: “Au bout d’un moment, il y avait tellement de décès que j’ai commencé à travailler comme un robot”. Elle m’a avoué qu’elle n’arrivait plus à survivre émotionnellement à tout ce qu’elle voyait dans son établissement.
HS: Pour moi, l’image la plus marquante, c’est la visite du CHUV. J’ai été très impressionné par cette grande organisation qui a un rôle de coordinateur dans la région. Aux soins intensifs, j’ai vu un patient de mon âge, alors qu’au coeur de l’été, on avait perdu l’image de “Bergame”, à quel point cette maladie peut être foudroyante. Le choc de l’image, une piqûre de rappel qu’il est essentiel de rester vigilant face à ce virus.
Le dernier jour du tour des cantons a été consacré au canton de Berne. Quel souvenir en gardez-vous?
HS: J’ai pu visiter mon hôpital, l'hôpital de Bienne, qui a fait face aux mêmes difficultés d’approvisionnement pendant la première vague. Je tiens à leur tirer mon chapeau pour le magnifique travail effectué au printemps.
La journée a été complétée par une discussion fructueuse avec Linda Nartey, la médecin cantonale bernoise. Nous avons évoqué les mesures à prendre pour permettre le retour des parlementaires et des sessions dans nos murs, au Palais fédéral.
Quels enseignements tirez-vous de cette première vague? La Suisse est-elle mieux armée pour affronter la deuxième?
HS: La première chose, c'est que nous sommes bien sûr mieux préparés, mais à l’évidence pas suffisamment, puisque la seconde vague est survenue tout aussi soudainement que la première. L’impression générale, c’était que l’épidémie était maîtrisée. Et tout à coup, le 10 octobre, la vague est arrivée! C'était pour moi une grande déception.
Au cours de la première vague de ce printemps est-ce que notre système de santé a été débordé?
IM: Ce printemps, le système hospitalier n'a jamais été débordé. Les images de patients dans les couloirs que nous avons tous à l’esprit, ce sont des images en provenance de Lombardie ou d'autres pays. Mais pas de Suisse! Certains hôpitaux ont certes été très chargés, comme au Tessin, mais jamais débordés. A l’inverse, avec l'interdiction des opérations électives, certains hôpitaux étaient même plutôt vides.
Maintenant, il faut absolument que lors de cette deuxième vague, il y ait une meilleure coordination. Difficulté supplémentaire: tous les cantons sont beaucoup plus touchés que lors de la première vague. Il faut bien se rendre compte que lorsqu'on parle d'augmenter les lits en soins intensifs, il est nécessaire d’avoir le personnel autour du lit. Et engager du personnel, ce n'est pas évident. C’est pourquoi il est essentiel d’investir dans la formation des infirmières et infirmiers, et de valoriser leur profession. Découragés, en manque de reconnaissance, les infirmières et infirmiers sont trop nombreux à quitter le métier!
Au printemps, nous n'étions pas suffisamment préparés. C’est en progrès, mais nous aurions pu l’être encore davantage! Grâce aux efforts de coordination et les conventions signées, les patients de soins intensifs pourront plus facilement être hospitalisés dans d’autres régions de Suisse. C’est crucial pour faire face à la seconde vague.
Après deux mois de rencontres et de visites, quel bilan tirez-vous de ce tour des cantons?
IM: Pour ma part, je suis satisfaite de la convention de coordination entre les cantons, la Conférence des directeurs cantonaux de la santé et l'OFSP qui définit quels sont les trois niveaux de crise. C'est cette convention qui est désormais mise en œuvre.
Cette crise du coronavirus a aussi montré à quel point notre système sanitaire est performant. Toutefois, en matière de santé, la digitalisation est à la traîne. Bien sûr, c'est juste de réfléchir à la protection des données. Mais cela ne doit pas nous voiler la face sur ce retard considérable.
Enfin, le manque de coordination entre les cantons, entre cantons et Confédération, entre privé et public a été au cœur de nombreuses discussions. Tout comme la mise en place d’outils efficaces afin de transmettre les données et gérer le flux de patients. Un constat que nous avons relayé dans la Berne fédérale.
HS: Ce périple m’a permis de comprendre de façon plus approfondie, les risques liés au Covid, mais aussi l'équilibre qui doit être recherché entre la Confédération et les cantons, les cantons et les régions. Parce que ce virus est très, très rusé. Il nous met face à une crise sanitaire, mais aussi face à une crise économique sociale et culturelle.
Côté sanitaire, il m’apparaît nécessaire d'avoir des lignes claires, des standards et des seuils définis au niveau fédéral. Et de les expliquer de manière transparente à la population. J’ai aussi acquis la conviction qu'il est absolument nécessaire que l'approvisionnement du matériel médical, que ce soit les médicaments, les réactifs, les tests ou les masques, soit coordonné au niveau de la Confédération.
Côté économique et social, notre système a toutefois un défaut qui d’ordinaire est un principe juste: “Celui qui commande paie”.
Toutefois, dans ma conception, ce n'est pas la question de savoir qui paie qui doit primer, mais quelles mesures permettent d’éviter une surcharge du système de santé et le tri des patients ! Il est impératif de trouver des solutions pour éviter que des décisions sanitaires tardent à être prises pour des questions de répartitions financières entre les Cantons et la Confédération.