Les paroles prononcées font foi.
Madame la Conseillère fédérale,
Monsieur le Conseiller d’Etat,
Chers Collègues,
Mesdames et Messieurs,
Les discussions de ce matin me rappellent les «Considérations sur l’histoire universelle» de l’historien bâlois Jacob Burckhardt. Voilà ce qu’il écrivait sur notre pays il y a cent vingt ans: «Le petit État existe pour qu’il y ait dans le monde un coin de terre où le plus grand nombre d’habitants puissent jouir de la qualité de citoyens au vrai sens du mot».
Mais avant toute chose, permettez-moi d’adresser mes plus sincères remerciements à M. le Conseiller d’État Pascal Broulis et à ses collaborateurs pour l’excellente organisation de cette cinquième édition de la Conférence nationale sur le fédéralisme. Vous avez élaboré un programme passionnant et varié: deux jours durant, nous nous sommes penchés sur de nombreux aspects du fédéralisme. Le Conseil des États était certes impliqué dans les préparatifs comme co-organisateur. Mais le gros du travail a été accompli par le canton de Vaud, avec un professionnalisme qu’il convient de relever. Encore un grand merci pour cet engagement sans faille.
Mesdames et Messieurs,
Durant ces deux jours, nous nous sommes posé la question – quelque peu provocatrice – de savoir si le fédéralisme existerait encore dans cinquante ans. Ma réponse et celle de nombreuses personnes dans cette salle est oui, heureusement. Il suffit de se demander quel système pourrait se substituer au fédéralisme en Suisse pour comprendre combien la question est théorique, voire rhétorique. En fait, aucun autre système ne remplacerait avec profit ce modèle de collaboration à tous les échelons de l’État. Un modèle certes un peu compliqué mais qui fonctionne bien. Vous comprendrez dès lors que les résultats du sondage présenté ce matin ne m’inquiètent pas trop.
Le terme «fédéralisme» ne dit pas grand-chose aux personnes qui n’y sont pas confrontées au quotidien. Pour le plus grand nombre, il s’agit d’un concept abstrait, loin de la vie de tous les jours.
Je reste cependant persuadé que les citoyennes et les citoyens suisses ont intégré notre système de gouvernement partant de la base et qu’ils y adhèrent largement. Ils trouvent tout à fait naturel que la commune et le canton jouissent de leur propre souveraineté fiscale, d’élire les représentants politiques, même à l’échelon local. Ils jugent normal que chaque canton dispose d’une large autonomie, qu’il en use et qu’il la préserve. Le fédéralisme est évident et nous ne nous en préoccupons pas. Nous tenons à nos cantons, à nos dialectes, à la grande diversité de nos traditions, largement mis en avant par les milieux touristiques et qui suscitent l’intérêt des visiteurs étrangers. Un projet de fusion de deux cantons a échoué il n’y a pas si longtemps, et l’idée de rassembler les près de deux mille communes suisses en quelques grandes entités cantonale s’est pour le moment uniquement concrétisée dans le canton de Glaris – soit dit en passant à la suite de la proposition d’un jeune citoyen lors d’une Landsgemeinde. Le dessein, très critiqué par la majorité des cantons, de supprimer l’obligation de la double majorité lors des référendums, n’aurait pas plus de chance d’aboutir. Personne en Suisse ne pense sérieusement à abroger la Chambre haute, contrairement aux autres pays européens dotés d’un parlement bicaméral.
Au fond, quand nous nous moquons gentiment de l’«esprit de clocher cantonal», nous le cultivons au plus profond de nous-mêmes. De nombreuses régions du monde expriment haut et fort leur volonté d’accéder à une plus grande autonomie, ce qui entraîne souvent des conflits, parfois violents. En notre for intérieur, nous remercions les fondateurs de notre État d’avoir, dès le départ, conféré une vaste autonomie aux cantons. L’actualité politique rappelle constamment l’importance que nous accordons tous à l’autonomie et à la représentation régionale: la récente élection d’un nouveau conseiller fédéral, l’enseignement des langues et la construction de résidences secondaires en sont de bons exemples.
Mesdames et Messieurs,
Nous ne savons pas quel sera le visage du fédéralisme suisse en deux mille soixante-sept. Nous pouvons tout au plus émettre quelques hypothèses à ce sujet. La mondialisation de l’économie et de la finance progresse inexorablement, et la communauté internationale tente tant bien que mal de réguler les conséquences de cette évolution. La fusion du réel et du virtuel s’accentue et on s’apprête déjà à franchir le prochain pas de la révolution numérique. On parle aujourd’hui de l’«internet des objets» ou de l’«industrie 4.0», qui connecte ordinateurs et objets du quotidien entre eux. Les automobiles sont par exemple conçues pour collecter en permanence des informations sur l’état de leurs composants et, au besoin, d’en déclencher la réparation. Elles envoient automatiquement un message au fabricant lorsqu’une pièce doit être remplacée. Un phénomène à la fois fascinant et inquiétant, si on l’appliquait à tous les autres domaines de notre vie.
Notre société – et par conséquent notre système politique – n‘échapperont pas au changement, même si on ne peut pas encore prévoir dans quelle mesure ils seront touché. On peut affirmer sans trop s’avancer que les principes qui sous-tendent notre Etat devront évoluer. En d’autres termes, nous avons besoin d’un
fédéralisme 4.0. Un fédéralisme qui permette à la population de découvrir les candidats aux fonctions politiques sans participer aux meetings électoraux traditionnels. Les personnes qui ne lisent plus les journaux, ni sur papier ni en ligne, pourraient comprendre les objets de votations complexes dans ce nouveau fédéralisme. Un fédéralisme qui compterait pour les gens, même s’ils ne souhaitent pas s’affilier à un parti politique.
Voilà qui n’est pas une mince affaire! Personne n’a de recette toute faite. Heureusement, nous avons la chance d’avoir vingt-six cantons dont certains testent de nouvelles formes de participation et de communication. C’est le génie du fédéralisme que chaque canton s’inspire des bonnes idées des autres et les reprenne à son compte, en les adaptant à sa situation spécifique. Je ne crois pas que vous attendiez de moi, à mon âge, que j’élabore ici la mise en place de ce fédéralisme 4.0. Mais l’expérience vécue dans mon canton pourrait alimenter votre réflexion.
Mesdames et Messieurs,
Le fédéralisme doit interpeller les gens, les concerner directement et les toucher émotionnellement. Pour que le fédéralisme devienne un concept tangible, il faut pouvoir le vivre. J’irais même jusqu’à dire qu’il doit forger notre identité. Chaque année, le dernier dimanche du mois d’avril, les citoyens de mon canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures se réunissent sur la Landsgemeindeplatz, à Appenzell. Pour élire les autorités cantonales suprêmes et prendre des décisions sur des objets cantonaux importants. La Landsgemeinde fascine. Vu de l’extérieur, on pourrait penser qu’il s’agit d’une tradition folklorique désuète. Mais c’est faux. Nous vivons cette culture politique de manière authentique et par conviction profonde. À l’échelon des districts et des communes également, les citoyens se réunissent, discutent et prennent des décisions en public.
Je ne suis pas très objectif, c’est sûr... Mais si j’essaie de prendre un peu de recul, que vois-je? Une Landsgemeindeplatz avec des citoyens, debout, qui posent des questions critiques à leurs autorités, qui analysent en détail les arguments donnés et en apportent de nouveaux, qui se forgent leur conviction et qui finissent par voter à main levée. La démocratie dans sa forme la plus directe demande une bonne dose de courage civique. Toutes les générations sont représentées sur la place d’Appenzell; les jeunes y sont nombreux. C’est réjouissant et cela montre que la Landsgemeinde est tout à fait adaptée à notre temps. Je ne prétends pas que cette tradition démocratique nous rende meilleurs… mais elle ne nous rend en tout cas pas moins bons. Et lorsque des décisions sont prises, elles sont respectées – au sens profondément démocratique du terme – et acceptées par celles et ceux qui s’y sont opposés. Quelle satisfaction!
Il serait bien entendu illusoire de vouloir introduire la Landsgemeinde dans toute la Suisse. La politique et ses acteurs peuvent entrer en contact avec les citoyens par d’autres moyens. Pour moi, qui ai grandi sous l’ère analogique, les discussions face à face demeurent de loin la forme d’échange la plus agréable : nous devons encourager ce dialogue de personne à personne et l’entretenir sur le plan national. Le Palais du Parlement à Berne est un lieu ouvert et… fédéraliste. Sa construction entre 1994 (mille huit cent nonante-quatre) et 1902 (mille neuf cent deux) a réuni cent septante-trois entreprises et trente-huit artistes suisses. Les matériaux utilisés proviennent de tous les cantons suisses et symbolisent la diversité de notre pays et de notre population.
Durant les sessions - celle d’automne a pris fin il y a un mois - le Palais du Parlement ressemble à une ruche bourdonnante. Les groupes de visiteurs se succèdent dans les tribunes. Mes collègues députés et moi-même accueillons des classes et des groupes venus des quatre coins du pays. Cette immersion au cœur du système politique fédéral laisse en général une impression durable aux visiteurs. Grâce au bouche à oreille, quelque 100'000 (cent mille) personnes visitent chaque année le Palais du Parlement, admirent les Trois Confédérés dans le hall de la coupole, déchiffrent la devise «Unus pro omnibus / omnibus pro uno» et cherchent reconnaître les armoiries des cantons. Et depuis quelques années déjà, la salle du Conseil national accueille la relève des «Ecoles à Berne» ou de la Session des jeunes qui s’entraîne aux débats parlementaires. Cette année, nous avons lancé un nouveau jeu de simulation intitulé «Mon point de vue». Il reprend les règles du Parlement et les jeunes peuvent se familiariser avec la réalité des Chambres. A la fin de l’exercice, ils débattent comme de «vrais» députés.
Mesdames et Messieurs,
D’autres canaux de communication sont à notre disposition, en tant qu’hommes politiques. Encore faut-il savoir les utiliser. Le monde politique peine à suivre les évolutions de la société. La jeune génération née avec le numérique manie les réseaux sociaux avec une telle habileté qu’elle lance le débat politique bien au-delà des clivages partisans.
Je suis aussi impressionné par la capacité des influenceurs – les meneurs d’opinion et les multiplicateurs sur les réseaux sociaux – à toucher un large public. Un citoyen engagé en politique est suivi par des milliers de personnes, c’est extraordinaire. Les campagnes originales et les questions qui parlent directement à l’électorat se diffusent de façon virale sur les réseaux. Bien des jeunes parviennent ainsi à accéder au Parlement de leur commune, et parfois même au Conseil d’État.
Mais regardons la réalité en face: dans cinquante ans, il restera toujours des personnes qui ne s’intéressent pas à la politique et des personnes prêtes à s’engager qui réagiront à nos appels. Dans un demi-siècle, l’expérience personnelle aura encore plus de poids pour lancer le débat. Notre tâche est dès aujourd’hui de faire évoluer constamment notre relation à la communauté, au sein de la Landsgemeinde ou sur YouTube.
Le fédéralisme est plus qu’un concept politique: il s’agit d’un état d’esprit profondément ancré dans notre société.
Madame la Conseillère fédérale,
Monsieur le Conseiller d’Etat,
Chers Collègues,
Le fédéralisme nous offre la chance de confronter les idées au sein des «laboratoires» cantonaux. C’est tout à l’avantage de la place économique suisse et du fédéralisme. Bientôt, j’en suis convaincu, de nouvelles formes de participation aux décisions politiques verront le jour. Peut-être – qui sait ? - entraîneront-elles une réforme du fédéralisme. Mais contrairement à la Réforme, il y a cinq cents ans, elles ne conduiront pas à une scission de notre État.
Non, Mesdames et Messieurs, je ne crains pas pour notre État. Il existe depuis sept cents ans et il survivra sans autres aux cinq prochaines décennies.
Le fédéralisme est et restera un principe régulateur: il nous attribue des rôles, nous confère une responsabilité et une identité. Dans notre monde de plus en plus complexe et chaotique, nous avons plus que jamais besoin de repères et le fédéralisme est garant de stabilité à long terme.
Je vous remercie de votre attention.
Oberegg/Berne, le 27 octobre 2017
Ivo Bischofberger, président du Conseil des États